CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Zaï Zaï Zaï Zaï// Théâtre Sorano




« ATTENTIFS ENSEMBLE »


publié le 13/01/2020
(Théâtre Sorano)





C’est sous la forme d’une radiodiffusion théâtrale que Paul Moulin adapte la cavale de l’homme sans passeport commercial – la carte de fidélité du magasin – de Zaï Zaï Zaï Zaï. La bande dessinée de Fabcaro parue en 2016 s’ouvrait en effet sur cet oubli impardonnable pour l’homme moderne, garant de sa loyauté à son supermarché ; poursuivi par la police, il devait prendre la fuite. Un road movie absurde constituant une critique féroce de ce qui détourne l’humain de lui-même. Le grand détournement financier du sens des mots – crédit, fidélité, confiance –, relayé par les discours et les médias, déshumanise les comportements. Et la supercherie atteint bientôt tous les domaines de la vie. Elle subvertit les sentiments et les émois se perdent dans des logiques d’entertainment télévisé ou commercial. À coups de bons mots ou de réparties sonnantes, les interprètes-personnages distillent une échelle de valeurs réduisant chacun à des normes sociales médiatiques : la mise en scène radiophonique fait sans cesse résonner le texte de la BD comme l’écho d’un monde conçu à l’image d’un show perpétuel. Hilarant. Mais pas si délirant, dans les faits comme dans les termes ; cette adaptation est d’ailleurs l’occasion de glisser de nouvelles allusions à l’actualité.

« Parfois j’ai peur que tout cela ne soit qu’un rêve »

Sur scène, les interprètes sont alignés derrière les micros d’un studio reconstitué ; côté jardin, un pupitre isole notre héros, Fabrice, auteur de BD ; à l’opposé, une bruiteuse et un musicien officient à une console technique. Leurs sons explicitent le cadre des situations, à la fois comme un hors-champ et une traduction des dessins de chaque case. Dans la BD d’origine, les visages ont peu d’expression à quelques rares exceptions exigées par le scénario. Ainsi, c’est dans la façon de lire les bulles que l’adresse tantôt ironique, tantôt absurde ou hors de propos est laissée à la libre interprétation du lecteur. Visages et dessins portent quant à eux les données factuelles des situations : s’ensuivent des silences ou des échanges qui mettent les pieds dans le plat, sans en avoir l’air. Dans cette adaptation radiophonique, les interprètes respectent d’une certaine façon cette stratégie graphique initiale, puisque leur travail porte davantage sur le ton, l’accent, le timbre et le débit des voix – bien que leur travail corporel soit loin d’être anodin. Une façon de préserver cette finesse d’expression humoristique, ce sas entre lecteur/spectateur et auteur qui fabrique la surprise, déclencheur du décalage comique : savoir lire, c’est savoir mettre le ton, car la bulle/la voix est aussi la torsion que l’on fait subir au récit dessiné/joué. Isolé du reste des interprètes, Fabrice se retrouve quant à lui dans un vide sidéral. Il fixe le public comme son double : alter ego, suspect potentiel comme lui, d’un système où l’oubli d’une carte de fidélité peut entrainer dans un périple kafkaïen, tragique…

« Des systématismes inéluctables dans les schémas de [communication]»

Car, les voix autour de lui forment un chœur de harpies vengeresses. À chaque situation, à chaque question, une réponse est dictée, un modèle de phrase plaqué par la communication de masse : la répétition des conversations du quotidien, perpétuellement bourdonnante, devient implacable. À ce régime, sortir de la conformité devient la forme principale de l’insécurité. Tous les personnages sont dans une paranoïa de la norme : norme du discours, de la forme, des étiquettes que l’on attribue au bonheur ou à la réussite, et évidemment aux dangers, aux “délits” que représente leur envers. La fuite du protagoniste déclenche ainsi une cascade de conversations et de réactions, où les échanges et leurs degrés de lecture sont en décalage systématique avec les faits : ils prennent pourtant au pied de la lettre les absurdités que nos habitudes, nos modes de vie manifestent. Et l’épilogue du spectacle souligne exactement combien le public doit se sentir convoqué et interpellé par ce texte on ne peut plus d’actualité, adapté et interprété avec beaucoup de maîtrise et de réjouissante créativité.

Suzanne Beaujour









Zaï Zaï Zaï Zaï, fiction radiophonique en public, d’après la bande dessinée de Fabcaro / Théâtre de l’Argument
Mise en scène : Paul Moulin
Adaptation : Maïa Sandoz
Avec Aymeric Demarigny, Ariane Begoin, Emmanuel Noblet, Aurélie Verillon, Serge Biavan, Élisa Bourreau, Christophe Danvin et Cyrille Labbé
Création sonore : Christophe Danvin
Création lumière : Emmanuel Noblet
Régie générale et lumière : Loïc Even
Régie son : Grégoire Leymarie et Jean-François Domingues

 

 

8 au 11 janvier 2020
Théâtre Sorano