CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Vivant !// Théâtre du Grand Rond




CE PHÉNIX EN SOI


publié le 04/10/2018
(Théâtre du Grand Rond)





« Je n’savais où prendre ni comment te donner le courage de vivre », aurait pu chanter Higelin. Un aveu d’impuissance qui ravage plus encore si la mort de l’aimé·e confirme son échec. Voilà le paradoxal sujet de Vivant ! Cette proposition n’aura pas forcément la tonalité que vous croyez et que certains, peut-être, redoutent. Vous emmêlant l’âme, vous y sourirez, et parfois, y rirez. C’est dire si Aurélien Zolli, plus que jamais en culture et en mouvements, s’y connaît en résilience.

« Et tous les mots disaient : il n’y a pas de mot »

Prenant le tabou par les cornes, l’auteur et interprète exhume ce que nous préférons conserver enfoui, ou plutôt, ce qu’une société idéologiquement positiv(ist)e invite à ensevelir. Une matière qui, par pudeur et tendance culturelle, ne fait généralement pas spectacle, parce que jugée trop intime. Ecrire sur le deuil, est-ce écrire sur soi ? L’équation devrait faire sourire : qu’y a-t-il, de fait, de plus universel ? Existe-t-il, si on y réfléchit, point commun plus évident pour connecter les sensibilités rassemblées dans un théâtre ? C’est vous dire si le seul en scène d’Aurélien Zolli fuse droit au cœur de chacun, et le soir de la première, une salle comble lui rendait cet appel à évoquer ensemble ce qu’on a coutume de vivre dans un cocon – dans ce chagrin tout nu, sans contact, sans écho que décrit Eluard dans son poème au titre si signifiant, « La mort l’amour la vie ».
C’est donc là un lien empathique, un jeu de miroirs et d’identification. Au-delà du sujet, de l’émotion qu’il provoque, de cette générosité qu’il y a à offrir son vécu comme un écho, précisément, aux trajectoires de chacun, qu’en est-il du théâtre ? On aurait pu craindre qu’il soit délaissé, que la brûlure du propos emporte toute réflexion sur la forme. Rien de tel, dans le sens où l’on perçoit d’un bout à l’autre une volonté de chercher comment tenir cette parole-là sur un plateau. Un vrai casse-tête, c’est sûr ! Notamment dans l’équilibre entre humour et pathétique, redoutable à trouver. Et sans doute l’équipe, qui semble avoir pris le temps d’explorer diverses pistes et s’être posé de vraies problématiques théâtrales, s’est-elle un peu fait prendre à cette réflexion, aboutissant à un seul en scène particulièrement protéiforme. Trop ? On sent le refus de descendre dans certaines tonalités, de glisser vers le terrain cathartique, alors même que la partie la plus sombre du spectacle, la première – et la meilleure, sans hésiter – brille par son doigté et son équilibre, parvenant à ne pas prendre le spectateur en otage. L’idée des cubes, de ces boites vides que le comédien manipule, est très forte visuellement ; pourquoi faire ensuite place à ces brèves incarnations, ce comique de caractère qui entraine tant de gesticulation ? L’option des cubes est une si immédiate traduction de la solitude… Explorée d’un bout à l’autre, elle suffirait. Et nulle crainte, elle n’ennuierait pas, elle ne s’épuiserait pas : le théâtre d’objet est d’une puissance suggestive rare, il peut encore apporter à ce solo, dans la perspective de trouver davantage d’unité formelle, de ne pas diluer la force du propos.
Sa force ? Un ton de r-éveillé, de r-animé, qui nous parle de feu après avoir conté le temps des cendres. Car vient ce temps, il vient, viendra, vous trouvant tout surpris d’être finalement vivant. Aurélien Zolli n’est pas sourd à l’éphémère tristesse de la vie, mais il sait très bien rire auprès d’une fleur des champs. En l’air, la tête, toujours en l’air.

Manon Ona









Compagnie : CEM – Culture En Mouvement
De et avec Aurélien Zolli
Mise en scène : Erik Valenteyn
Création musicale : Ludovic Kierasinski
Conseils artistiques : Albin Warette
Création lumière : Enzo Giordana
Costume : Candice Santin

© Dr

4 octobre 2018
Théâtre du Grand Rond