CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

UNjE// La Cave Po'




EN PISTE !


publié le 30/11/2020
(La Cave Po')





Une mère célibataire peut-elle continuer à être une artiste ? Nathalie Blanchard, autrice et interprète de UNjE, joue de son histoire personnelle et de ce qu’elle a constaté autour d’elle pour créer Natacha, une comédienne qui éprouve des difficultés à créer des spectacles tout en élevant seule un enfant de deux ans. Plus connue sous le nom de scène Assaï, elle a créé la compagnie La VégaNova en 2019. UNjE est son premier solo. Judicieusement programmé par La Cave Po’, ses représentations ont malheureusement dû être interrompues après la deuxième en raison du confinement.

Femme pistée

Le spectacle se compose de plusieurs saynètes, ancrées dans les vicissitudes de la vie quotidienne, mais émaillées de détails qui plongent vers l’onirisme. Vêtue d’un tutu blanc en tulle, comme tailladé autour d’elle pour former un dégradé, Natacha arrive en trombe dans la salle d’attente de l’Agence pour l’Emploi National. La jeune femme semble écartelée entre plusieurs rôles et ses peurs de ne pas être à la hauteur : celui de danseuse dont elle se démaquille à la hâte, celui de mère auquel elle est suspendue via son portable pour résoudre les problèmes de garde, et celui de soutien de famille, obnubilée par la crainte de ne pas gagner assez d’argent ou qu’on lui coupe les vivres.
Son rendez-vous avec Martine, sa conseillère, se passe encore plus mal qu’elle ne le redoutait, cette dernière étant remplacée par une autre Martine, agente de contrôle. Elle en appelle alors au public pour trouver les contours de ce personnage, sorte de monstre d’aigreur, qui porte en lui toute la suspicion sociale pouvant peser sur les personnes en recherche d’emploi. Comme un exorcisme pour revenir à un lien plus humain ?

Pistes oniriques

De multiples revirements de situation impulsent son rythme au spectacle. Seule sur scène, Assaï réussit le tour de force de faire monter la charge lyrique avant de finir sur une note plus prosaïque, embarquant le spectateur dans son grand huit émotionnel. Pour exemple, sa longue tirade sur le « maelstrom hormonal » de la grossesse et de l’accouchement, passant de l’incantation sur le « don d’amour rempli d’ocytocine » aux conséquences les plus terre-à-terre, telles que « je ne pétais pas comme cela, avant ! ». Les changements d’univers se traduisent ainsi par des changements de registres de langue, mais aussi par l’utilisation décalée d’objets, comme le joli singe en peluche qui la suit partout en guise d’enfant. Ou encore par des grimaces qui déforment ses traits selon ses émotions, avec un effet particulièrement réussi pour traduire sa contrariété, provoquant l’hilarité et la peur du public.
Le parti pris de la mise en scène transfigure le plateau en une sorte d’arène de cirque. À plusieurs reprises, la comédienne tape du pied, s’ébroue ou piaffe comme un cheval : quand elle fait résonner les talons de ses bottines dans une folle cavalcade, elle se transfigure en un personnage complètement débridé, prêt à sortir aux autres leurs quatre vérités, toujours avec humour. Les changements de décor contribuent également au rythme du spectacle. la jeune femme quitte son costume de tutu pour une tenue de yoga, entonnant un chant de mantras : BOM, OM… UNjE – contraction de UNE, UN/JE, UNIE qui se prononce « ounj » – pourrait être un cri du même type, issu des entrailles ou « simplement là, dans la faille du monde ».
Par ses rodomontades, Natacha incarne ainsi une mère célibataire qui combat sa propre fragilité en bravant les règles de la société. Interrogée lors d’un grand débat, elle cite comme des lieux communs les problèmes du monde d’une voix douce et contestataire. Cachée derrière le masque de dinosaure qu’elle utilise pour jouer avec son fils, elle semble avaler tranquillement le micro tout en débitant de grandes vérités, d’un seul souffle, comme une litanie contemporaine.
Natalie Blanchard parvient à capter l’attention de son auditoire grâce à l’humour tantôt bravache, tantôt poétique du texte, ainsi qu’à la mise en scène particulièrement subtile et variée de Louise Tardif. Cette dernière utilise toute la gamme de jeu de l’actrice, du théâtre à la danse en passant par le chant. UNjE, qui aurait pu virer au one woman show caricatural ou à la performance démonstratrice, se révèle un spectacle aussi complet et complexe que son interprète, mêlant imaginaire, causticité et sensibilité sur fond de métaphore bestiale, notamment hippique : un duo gagnant dans un registre étonnamment épique.

Caroline Lamorthe









Texte et interprétation : Natalie Blanchard (alias Assaï)
Collaboration artistique : Louise Tardif

© Assaï Blanchard

Du 28 au 30 Octobre 2020
La Cave Po'