CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Une femme de terrain// Théâtre Le Fil à Plomb




RÉPARER LES VIVANTS


publié le 27/10/2018
(Théâtre Le Fil à Plomb)





La compagnie lotoise Avis de pas Sage est venue planter son décor sur la scène du Fil à Plomb pour proposer Une femme de terrain, de l’auteur Olivier Dutaillis. Mis en scène par Florian Guérin, ce spectacle raconte le quotidien d’une assistante sociale, une profession relativement peu représentée au théâtre.

« Antisocial, tu perds ton sang-froid »

Pas facile pour Anna Paule d’animer sa première conférence dont la thématique est « comment devenir assistant(e) social(e) ». Elle-même du métier depuis plusieurs années, la jeune femme n’a pas encore l’aisance d’une grande oratrice. Malgré ses maladresses, elle propose courageusement d’exposer le quotidien de son emploi, de partager sa vocation, et d’évoquer les groupes de travail dont elle fut l’animatrice durant sa carrière en province et à Paris. Anna Paule déroule ainsi le fil de ses expériences et de ses rencontres avec ces « personnes dans le besoin ». Écouter les problèmes de petites gens, les rassurer, les conseiller, les aider à faire des choix pour sortir de situations difficiles. Lorsqu’elle s’installe dans une petite ville, ce sont surtout les femmes qui viennent d’abord. Personnalités volubiles, timides, ou boulimiques, elles livrent leur détresse à Anna Paule. Orientation des jeunes, difficultés d’insertion sociale, d’autonomie, ou de santé (alcoolisme, violence domestique), l’assistante sociale répond présent sur tous les fronts, la routine de son travail permettant à la longue une grande proximité avec ses usagers. Le bouche-à-oreille fait le reste, et les hommes viennent à son bureau (un signe de reconnaissance publique). Assistante sociale investie et impliquée, oui, mais il faut savoir aussi « rester femme ». Car cette célibataire souffre en silence de la solitude, et désire ardemment que quelqu’un s’occupe d’elle. Elle tente les petites annonces, mais rien de folichon… Après la province, son expérience parisienne lui montre des quartiers plus sensibles, où elle doit faire face avec les moyens du bord (« Je suis Assistante Sociale !!! » crié une arme à la main, le canon dirigé inconsciemment sur sa tempe…). Selon elle, savoir endurer, savoir s’oublier pour secourir les autres, tout ceci passe avant tout. La conférence tire à sa fin. Parler de ce métier, Anna Paule sait bien le faire ; mais plus elle relate des exemples de séances de groupe, plus sa propre détresse déborde à petites gouttes. Une fissure par-ci, une blessure par là, la jeune femme a le cœur gros. Son métier lui laissera-t-il une petite place pour l’Amour?

Sage / Pas Sage

Si le texte ne brille pas par la finesse de son humour, il a le mérite d’évoquer un métier difficile par une palette de rencontres variées. La comédienne Céline Granchamp fait montre d’un jeu protéiforme, allant du clown à un personnage plus effacé ou au bord de la crise de nerfs. Ce seule-en-scène lui permet d’incarner tous les personnages à l’aide de costumes passés derrière un paravent. Par des attitudes et des accents différents (espagnol, alsacien, rural du Sud-Ouest…), elle jongle de l’un à l’autre en offrant parfois une belle qualité d’émotion – notamment avec le personnage de Carmen (« C’était dimanche, il m’amusait plus… »).
Dommage, les rencontres par petites annonces sur le journal, comme d’autres aspects du texte sont un brin désuets, créant un décalage avec la société d’aujourd’hui. Une femme de terrain a été écrit en 1995 (une des premières pièces d’Olivier Dutaillis), un déphasage somme toute normal si l’on mesure les évolutions sociétales des vingt dernières années. Au moment des saluts se fait entendre le titre « Antisocial » de Trust, dont l’énergie communicative sur scène fait entrevoir une piste scénique singulière et captivante : et si le personnage d’Anna Paule commençait son histoire par cet « Antisocial », justement ? La qualité de jeu de Céline Granchamp fait deviner une comédienne pouvant rajouter des contrastes, de l’épaisseur, et ce grain de folie. Il faudrait pour cela bousculer une mise en scène un peu trop sage, et aller à rebours du texte. Augmenter les vertiges, le mal-être et l’espoir, intérioriser la gêne (ces « pardon, excusez-moi » trop démonstratifs), bref, assaisonner cette femme de terrain grâce à un regard plus aiguisé et décapant. Anna Paule peut être un personnage rugueux, et bien plus acide. Une question de curseur à bouger, d’équilibre à trouver entre sage… et pas sage.

Marc Vionnet









Durée : 1h15
Auteur : Olivier Dutaillis
Metteur en scène : Florian Guérin
Interprète : Céline Granchamp
Création lumière : Florian Fazillau
Création sonore : Matt Nôwân

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

27 octobre 2018
Théâtre Le Fil à Plomb