CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Une cérémonie// Théâtre Sorano




CHANTONS SOUS LE PTÉRODACTYLE


publié le 02/10/2020
(Théâtre Sorano)





Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème
qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits,
c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas.
Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

 

Le Théâtre Sorano rouvre ses portes pour sa première représentation de la saison, après de longs mois de fermeture liés à la crise sanitaire. C’est avec une certaine émotion que Sébastien Bournac, directeur des lieux, monte sur la scène pour dire sa joie d’accueillir à nouveau le public. Le Raoul Collectif est déjà sur le plateau – qu’il avait déjà foulé avec Le Signal du Promeneur et Rumeurs et Petits Jours –, attendant en musique de pouvoir entamer sa première représentation d’Une Cérémonie. Foutraque, mystique, initiatique, cette Cérémonie a tous les atours d’un spectacle d’ouverture – a fortiori pour une saison aussi singulière que celle qui commence.

Célébrer l’incélébrable

Pendant que le public s’installe, les huit comédiens et musiciens du collectif belge semblent s’échauffer ou s’accorder, dans un décor rappelant celui d’une loge défraichie – costumes suspendus sur un portant, instruments de musique en tous sens, bouteilles d’alcool, tapis persans. Des chaises en plastique vert groupées par trois habillent le reste du plateau. Mais la vraie surprise scénographique se situe au-dessus des têtes : un squelette de ptérodactyle en acier, de plusieurs mètres d’envergure, est suspendu au gril. Une femme, venue du public, rejoint le groupe sur scène ; la cérémonie peut commencer. Un premier toast est porté, debout sur un piano, un costume queue-de-pie en main : « Il n’est pas trop tard pour introduire ». Cette introduction, première d’une longue série, est proférée comme une prophétie – « ce jour solennel ne passera jamais ». Très vite, les chaises deviennent socles à discours pour ces « héros de papiers » ou « chevaliers errants », encourageant le combat et le soulèvement collectif – « allons ! allons ! allons ! ».
Tous les symboles du rituel sont là : le coupé de ruban, le lancer de pétales, les rythmes envoûtants, les masques végétaux, et bien sûr, les « toasts » et les discours. Don Quichotte, qui n’était pas très loin, s’invite dans la danse, le temps d’une chanson collective : « qu’importe l’histoire pourvu qu’elle mène à la gloire ». Antigone, indocile, fait face à un Créon coiffé de branches. Puis, du haut de la scène ou d’une chaise en plastique, l’un des harangueurs désigne les puissants, « ces profiteurs qui se disent philanthropes, affreusement beaux avec leurs dents affreusement blanches », et invite à « brûler une cathédrale, un magasin, une banque, un théâtre ». Un autre sombre dans un délire hypnotique, délivrant des messages énigmatiques : « n’y a-t-il pas une providence spéciale dans la chute d’un oiseau ? ». Parfois, l’un des comédiens tire sur la ficelle permettant d’actionner le ptérodactyle, qui se met à voler au-dessus d’eux. Souvent, c’est la musique qui prend la parole, rythmant les scènes plus visuelles comme l’arrivée d’un hibou géant ou la cavalcade d’un centaure à bretelles. Entre harangue et poésie, le groupe se questionne sur le but de cette cérémonie : « – Ne nous écartons pas du sujet. – Le théâtre ? – Non. – L’exaltation ? –Non. – L’art ? L’aventure ? La durée ? – Presque. – La mort ? – Ouais ». Mais ici, on célèbre la vie, le désir, le théâtre, la lutte.

Le théâtre ou la vie

Le Raoul Collectif ne porte pas seulement un toast pendant une heure et demie : il offre au spectateur une matière – visuelle, musicale, et poétique – à vivre et à penser. La musique, puissante ou discrète, n’est ni une accompagnatrice ni une ambiance. Elle est un rituel à elle seule ; elle se fait jazz, minimaliste façon Philip Glass, ou bien tonitruante comme une batucada. Les différents discours, quant à eux, sont toujours complétés et précisés par le groupe, comme s’il fallait trouver le mot juste, ou simplement donner toute sa nuance à une pensée : « – des doutes. – des tergiversations. – des allers-retours. – des oscillations. – le gouffre. – le vertige. ». « – Nous vivons peut-être… – Vivons-nous ? », s’interrogent-ils. « Le suicide est une chose instructive », dit l’un d’entre eux. Loin de faire l’apologie du suicide, le Raoul Collectif chante la vie et le débordement, l’éphémère et l’éternel. L’homme et la bête, la mémoire et le futur, le début et la fin ne font qu’un. Les feuilles mortes, versées sur l’orateur, sont comme un signe que tout prend fin, mais que rien ne meurt jamais. « Le corps d’un mort ne peut pas s’absenter au regard des vivants », assène l’un d’eux lorsqu’il·elle·s rejouent l’une des scènes-clefs d’Antigone. Incarnée par cette femme qui boit une bière durant tout le spectacle, Antigone appelle à la révolte : les lois énoncées sont celles de Créon, non celles du peuple. « De mon vivant j’ai toujours été pacifiste, mais maintenant que je suis mort, j’ai des doutes », avoue le centaure, une fois délivré de son arrière-train. CRS contre myosotis, branchages et ptérodactyle contre mépris des puissants : ainsi lutte le Raoul Collectif. La cérémonie s’achève en se répétant ; rien ne finit, tout commence. « Ce qu’il y a lieu de faire maintenant, nous ne le savons pas », avouent-ils. L’un des comédiens nous avait mis en garde : il faut « que les doutes fassent partie de la moelle épinière de ce qui nous attend ce soir ». Appréhender l’imprévu, vivre l’imprévisible, fêter l’avant, le maintenant et l’après : ainsi va le théâtre – ou la vie.

Lucie Dumas









Conception, écriture et mise en scène : Le Raoul Collectif
Avec Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean- Baptiste Szézot, Anne-Marie Loop
Musiciens : Philippe Orivel, Julien Courroye et Clément Demaria
Direction technique, arrangeur musical : Philippe Orivel
Création sonore : Julien Courroye
Régie générale, régie son : Benoît Pelé
Régie plateau : Clément Demaria
Régie lumière : Nicolas Marty
Assistante à la mise en scène : Yaël Steinmann
Seconde assistante : Rita Belova
Scénographie : Juul Dekker
Costumes : Natacha Belova
Chargées de production et diffusion : Catherine Hance & Aurélie Curti

du 30 septembre au 3 octobre 2020
Théâtre Sorano