CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Une autre, s’il vous plaît// CIAM - La Fabrique




FIN DE PARTIE


publié le 11/11/2019
(CIAM - La Fabrique)





Une brise légère aura su faire oublier la canicule de la journée au public venu découvrir le tête-à-tête proposé par la danseuse, chorégraphe et performeuse Marianne Masson de la compagnie toulousaine MMCC. Un rendez-vous presque incongru au cœur du parc blagnacais du Ritouret, écrin des Estivités, tant Un autre, s’il vous plaît convoque les émotions les plus intimes en un grand conciliabule intérieur.

Femme mosaïque

Élégante dans sa petite robe sombre, perchée sur de jolis talons, sourire aux lèvres, elle avance, allume une lampe puis deux. Encore fardée d’une nuit partagée à rire et boire et danser, elle renferme en elle tous les fantômes de fin de soirée. À la faveur d’un dernier verre en solitaire dans la semi-pénombre d’une cuisine, d’un salon, ils rejouent la soirée, s’imaginant en mieux, fiers encore de leurs petits manèges, heureux des séductions d’un soir. Les larges sourires de la danseuse pourtant parfois se figent, son regard se trouble, semble sonder le fond de l’âme, fissure le masque de gaieté. Et la princesse d’un soir laisse place à l’enfant qui s’invente des histoires dans des chaussures de grande, petite fille maladroite et fragile. Bas les masques quand les chevilles se tordent de ne plus avoir à jouer la femme, glisse la robe-déguisement troquée pour le confort intemporel d’un rien qui habille, et la danse se fait plus ronde, plus intérieure. Débarrassée de ses apprêts, la jeune femme danse loin de toute séduction, danse sans jugement, danse comme elle jouait enfant. « On dirait qu’on serait… » semblent scander les rires en cascade aux objets devenus compagnons de jeux et de confidences de ce bouillonnant monologue intérieur. En vagues portées par l’hypnotique composition électro d’Arthur Ower, la danse libérée dit la femme dans toutes ses contradictions, entre pauses et accélérations, replis et jaillissements, introspection et désinhibition.

Conversation intime

Dans cette danse entière et vraie, le corps ne joue plus, mais éprouve tout simplement et happe le public devenu voyeur d’une intimité mise à nu. Captivé, capturé par les sourires francs ou enjôleurs, les regards perçants et rieurs, le spectateur observe comme par le trou d’une serrure cette longue femme qui danse comme si plus rien ne comptait que l’exquise exaltation des pulsations du corps. Un autre, s’il vous plaît évoque les dialogues imaginaires en solo, jeux de rôle rassurants, manières d’humains de refaire le monde, de redessiner les contours du quotidien. Ce salon, cette cuisine, cette chambre convoqués au plateau sans ostentation, au détour d’un objet, c’est chez elle et partout, ici ou à n’importe quel bout du monde. C’est trois fois rien et pourtant tout : le décor des solitudes ultra-modernes, le lieu protecteur de ce qui reste lorsque les armes sont baissées, que le cœur n’est plus aux aguets et que le corps n’a plus rien à prouver. À l’instar de la descente d’Alice dans le terrier du Lapin blanc, le voyage s’avère vertigineux à travers ces émotions refoulées, gardées comme des secrets et soudain révélées, réveillées, offertes par cette femme multiple et universelle. Artiste qui aime à faire affleurer mots, rires, émotions et tremblements tapis au creux de l’être, Marianne Masson donne ici corps à un double émouvant dans sa solitude nue.

Véronique Lauret







© DR


Chorégraphie et interprétation : Marianne Masson.
Création musicale : Arthur Ower.
Regards extérieurs : Chloé Caillat (Compagnie MMCC), Louise Tardif (comédienne) et Mario G. Saez (Compañia Erre que Erre Danza).

19 novembre 2019
CIAM - La Fabrique