CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Scorpion dans la maison// La Gare aux artistes




CARÉNAGE


publié le 31/10/2018
(La Gare aux artistes)





Le 
Voile Énorme, il ne l'a pas repoussé. 
Il n'a pas pu repousser le 
Voile Énorme.

A dix ans il avait soixante ans. 
Ses parents lui parurent des enfants. 
A cinq ans il se perdait dans la nuit des temps.

"Tahavi", Henri Michaux

 

On se souvient de la poignante plongée de Roland Gigoi dans ses archives familiales qui donna lieu il y a sept ans à Matériau 14, duo sur la Grande Guerre. Plongée qu’il poursuit avec Le Scorpion dans la Maison, sur un tout autre sujet, pourtant pas complètement déconnecté. Une enquête sur son père, sur les traces de leur histoire marquée par les violences qu’il lui a infligées, longtemps passées sous silence.

« Mon père est mort et rien n’a jamais été dit »

Sur un bateau, la partie émergée est appelée « les œuvres mortes » ; celles dites « vives » se trouvent sous la ligne de flottaison. Invisibles, ce sont bien elles qui le font avancer et qu’il faut entretenir régulièrement. La métaphore est éloquente sur le projet du spectacle. Pour nettoyer la partie immergée de son être : revisiter le passé, remonter le fil. Partir de cette élogieuse nécrologie du père et feuilleter ses carnets, les photos et les lettres, parler avec la mère, et confronter tout cela à la matière intérieure : les souvenirs, les sensations, les conséquences. Une recherche que l’on devine longue et à éclipses, pour oser regarder l’ogre en face, faire le tri des injonctions au pardon et à la résilience, et tenter de retracer, en pointillés, cette histoire de la violence. Un récit appuyé sur d’autres qui l’aident à se dire : des témoignages de victimes d’inceste et autres actes pédocriminels recueillis par Illel Kieser ´l Baz, psychologue et chercheur en anthropologie très engagé sur le sujet.

« Abattre des plafonds »

On comprend dès lors que c’est aussi d’une histoire de la parole dont il s’agit, pour cesser de vivre « entre deux rives, entre l’oubli et le dire ». Mais ne nous y trompons pas, ce n’est pas sa psychanalyse que met ici en scène Roland Gigoi. Il propose un beau texte poétique, sensible et qui touche juste, avec sobriété. Éclairant par intermittence les zones d’ombre sans s’y complaire ou chercher à les expliquer de façon artificielle, laissant au spectateur constater ce qui résonne en lui. En effet, ce regard singulier sur la famille ouvre sur des constats universels : combien le chemin est long pour se remettre des sévices subis dans l’enfance, combien nos proches nous sont irréductiblement inconnus, combien nous sommes faits des violences du siècle que nous traversons.

« Chercher la clé dans les tiroirs »

C’est ainsi à une passionnante investigation qu’est convié le public, d’autant plus que tout n’est pas élucidé. Ce que ne devrait pas craindre la mise en scène qui vient, en cette sortie de résidence, parasiter parfois le propos en le soulignant d’images superflues. Comme si le comédien avait peur d’ennuyer, que cela manque de chair ou soit trop fragmentaire. Si c’est le cas, qu’il se rassure : la densité du récit, la justesse de ses phrases resserrées, sa tonalité vivante et chaleureuse, ainsi que quelques accessoires qui font mouche lorsqu’ils n’illustrent pas, suffisent amplement à tenir en haleine le spectateur. Nul doute donc qu’avec un peu d’épure, cette déjà belle pièce gagnera encore en intensité pour atteindre l’envergure que l’on y perçoit.

Agathe Raybaud









Sortie de résidence

Compagnie Entresort Théâtre
de et avec Roland Gigoi
Collaboration artistique – Michèle Gary

31 octobre 2018
La Gare aux artistes