CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Un homme qui dort// ThéâtredelaCité, Théâtre Sorano




A LA CROISÉE DES CHEMINS


publié le 27/03/2019
(ThéâtredelaCité)





Un matin, alors qu’il doit se rendre à un examen de sociologie, un jeune homme renonce à se lever. Cette décision apparemment sans importance sera lourde de conséquences. Entre les quatre murs de sa minuscule chambre de bonne et ses promenades sur les toits, l’étudiant fait l’expérience d’une vie au point mort et chemine lentement vers l’indifférence. Tel est l’argument d’Un homme qui dort, troisième roman de Georges Perec qui ajoute à son propos : « une expérience vécue vers 1956, écrite en 1965, dont j’ai voulu faire un film en 1974 ». Depuis 2013, c’est aussi, entre théâtre et danse, un spectacle total mis en scène par Bruno Geslin. Pendant un peu plus d’une heure, le danseur Nicolas Fayol évolue à l’intérieur d’une cage métallique qui figure la chambre de l’étudiant reclus. Cette cage est recouverte de voiles sur lesquels est projeté un film en noir et blanc. Tout à côté, sur une petite estrade, Vincent Courtois joue du violoncelle. Cela deviendrait-il une habitude au ThéâtredelaCité ? Il y un mois, Christophe Coin repeignait Le Triomphe de l’amour en noir, par les lamentations nostalgiques de son violoncelle baroque.

Tentative d’épuisement d’un lieu théâtral

Il fonctionne, ce spectacle qui a des airs d’installation d’art contemporain ; très vite, le spectateur est pris. En fait, dès que ce dernier abandonne son éventuelle disposition d’esprit, la mécanique texte-scène, et qu’il s’ouvre à la proposition polymorphe de Bruno Geslin : un spectacle à la croisée des chemins. Ce n’est pas tout à fait du théâtre. Le texte de Perec est très littéraire, encadré par les ombres tutélaires de Kafka et de Melville, créateur de Bartleby, le célèbre scribe rétif. L’Homme qui dort nous est transmis par l’intermédiaire d’une voix off qui investit l’espace obscur de la scène. Dans une tentative d’épuisement d’un lieu quotidien (la chambre), sont passés en revue les actes de résistance et de réclusion de l’étudiant, un personnage retiré du monde. A l’instar de Bartelby et son fameux « I would prefer not to » (j’aimerais mieux pas), le personnage de Perec refuse de se plier aux contingences de la vie sociale. Le danseur Nicolas Fayol, dont la chorégraphie poursuit la narration, donne un corps à ce personnage, un corps qui parle peu, mais bouge, se couche, se lève, se cogne, reproduit les mêmes gestes. Sa danse défie les lois de la pesanteur. Ce n’est pas tout à fait du théâtre, dit-on. Le dispositif bi-frontal souligne le statut hybride du spectacle, qui fait coexister deux textes : celui du roman et celui du film. Le metteur en scène s’appuie davantage sur le texte du film, plus elliptique. Cela laisse plus de place au silence, à la lumière des séquences vidéo, d’un noir et blanc très inspirant, qui recouvrent la cage et le danseur. Ce n’est pas tout à fait du théâtre, définitivement. Vincent Courtois devient ici bien plus qu’un simple accompagnateur. Il est partie intégrante de la chose, offrant au public la voix très humaine de son violoncelle enrichi d’effets sonores, pédales d’effets et boucles diverses. Il se définit lui-même comme un voisin indiscret, une sorte de James Stewart dans Fenêtre sur cour, qui observe et commente ce qu’il voit par la fenêtre. Le violoncelle nous emmène avec lui dans des univers très différents les uns des autres. Dans ce huis-clos, la vie et le mouvement renaissent. Le danseur escalade la cage, la secoue frénétiquement, se révolte. Ce n’est pas tout à fait du théâtre, mais c’est un spectacle très réussi.

Stéphane Chomienne









D’après le roman de Georges Perec
Adaptation, conception et mise en scène : Bruno Geslin
Avec Vincent Courtois (violoncelle) et Nicolas Fayol, (interprète)
Composition musique : Vincent Courtois
Création lumière : Laurent Bénard
Création son : Teddy Degouys
Création vidéo : Quentin Vigier
Images : Bruno Geslin et Nicolas Fayol
Scénographie : Bruno Geslin et Jean Paul Zurcher
Construction et régie plateau : Jean Paul Zurcher

Photo DR

27 mars 2019
ThéâtredelaCité, Théâtre Sorano