CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ultra moderne solitude// Théâtre Jules-Julien




HOMO EX MACHINA


publié le 31/12/2018
(Théâtre Jules-Julien)





Pépinière de jeunes talents issus du Conservatoire de Toulouse, la compagnie Les LabOrateurs réunit des comédiens en insertion professionnelle et promeut leurs créations, fruits d’un travail de recherche et de questionnement qui aboutit souvent à des œuvres originales et très contemporaines ; on y sent le goût du théâtre et de son renouveau, au travers de relectures des classiques ou d’écritures de plateau. La confrontation de ces jeunes comédiens avec le public est très dynamique et extrêmement généreuse.

Réalité partagée ou spectacle virtuel ?

Trois personnages se retrouvent alternativement seuls sur le plateau, puis en duo et en trio, dans un espace où se regardent — face à face interrogateur — un bel oranger et une boîte métallique sur pied, à hauteur d’homme ; elle sert de caisse de résonance à une voix monocorde et atone, machinale, souvent répétitive. En ces lieux, chacun d’eux accède à des expériences grâce à l’intervention du robot : les dialogues loufoques entre les personnages et la voix d’ordinateur (doublée d’effets et d’ambiances sonores) créent une situation dont le décalage avec l’idée de représentation est flagrant. Au sens strict, on ne voit rien, ou plutôt, on ne voit que le rien, ce qui renforce notre imagination de spectateur : le comédien et ses mots, ainsi que les sons, gravitent dans l’espace et semblent suivre une logique de rêve ou de réalité virtuelle. Nous, spectateurs, sommes ancrés dans la réalité du théâtre, face à une fable qui ne se montre pas, qui s’écrit dans le fait de ne pas exister ou de ne se partager qu’en manquant son rapport à la réalité ; mieux, elle grossit notre désaccord grandissant avec elle — d’où, peut-être, l’opposition entre l’oranger et la machine.

irRéalité de l’algorithme

Ce qui se joue s’inspire de la vie des hommes et porte les stigmates d’une vie, une vie dont on se demande si elle a disparu, car les repères en sont plus grossiers, mutants, cousus de clichés et de ce fait extrêmement précaires et ridicules. Tous dictés par une conception robotisée, un pouvoir bio-informatique ; les scènes se développent dans l’absurde car les intentions y sont figées dans des images et des sons préfabriqués, pris dans une mécanique de répétition et de contrainte à l’interaction (ou d’absence de spontanéité, c’est égal). Chaque personnage y réagit avec maladresse, selon son humeur, mais surtout dans la logique du besoin, du désir voire de l’aveuglement, de l’ignorance et de l’obsession — en dehors de toute écoute. Car cela passe dans le non-être, le non-espace créé sur le plateau qui reprend les codes des réseaux sociaux, portables, dans les vols et transmissions d’informations privées qui leur sont corrélés et finalement, dans le calcul de nos futures trajectoires. La traduction de notre désir d’être en algorithme du désir d’avoir. La béance du rapport au monde et le vide relationnel dans lesquels la croyance en la technologie a piégé hommes et femmes, comédiens et hominidés — autant de façon de nommer ceux qui existent là — deviennent flagrants et effrayants. Les situations redoublent de force comique, propices à souligner combien nos espoirs et nos rêves sont trompés par des réponses factices qui bouffent notre réalité et notre humanité.

L’homme libre construit sa propre fable

Le jeu dangereux que nous jouons avec les machines, c’est celui qu’ont voulu jouer ces jeunes comédiens. Avec humour, une variété débridée et riche d’essais mis bout à bout, par tous les moyens et les possibles du théâtre et de la représentation, ils ont ouvert l’espace, sans mots ni images prémâchés, avec la finesse et l’intelligence de ceux qui s’adressent à des consciences de spectateurs. Ils offrent une vision des caricatures que nous devenons autant que de la sensibilité que nous devons retrouver. Ils l’ont conçue comme une confrontation avec nos désirs, nos rêves, la façon dont nos manques s’accroissent avec l’idée que la technique est toujours sensée pouvoir y répondre, et de mieux en mieux. Dans les faits, cette logique de la technique ne fait que déshumaniser nos désirs et nous éloigner des autres, répondre à nos pulsions par des ersatz qui les excitent sans les assouvir et les entraînent dans la répétition du même à l’infini, en les catalysant sur les lignes du marketing, sur des modes culturels (liés au commerce), des genres et des phrases prédéfinis, pour finir en codes et en chiffres, rentables uniquement pour la fable du capitalisme et non celle de l’humanité. Le plateau annihile les manques qu’entretient la relation à la machine. On peut alors se lancer dans mille hypothèses sur le hors-champ d’un tel spectacle, et enfin, sur la force du récit et du théâtre. De quel monde parle-t-on ? Du nôtre ? De celui qui se trame à travers nos modes de vie ? Est-ce celui auquel on croit ? Celui qu’on désire réellement ? Ou celui qu’on nous raconte ? Et que veut-on se raconter, nous ?

Suzanne Beaujour









Ultra moderne solitude, j’ai le cœur brisé demain je le change

A partir de 14 ans

avec Sara Charrier, Simon Le Floc’h, Isis Tripier-Mondancin, Romain Verstraeten-Rieuxx
Mise en scène : Mélanie Vayssettes
Dramaturgie : Morgane Nagir et Julien Barthe
Ecriture collective
Musique : Thomas Juvé
Lumière : Artur Canillas
Costumes : Elsa Séguier-Faucher
Construction : Victor Chesneau

photo : Jacob Chétrit

31 décembre 2018
Théâtre Jules-Julien