CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ubu// Le Multiple (Théâtre Sorano)




RYTHMIQUE ET SPORTIF


publié le 05/05/2018
(Le Multiple (Théâtre Sorano))





Créateur et interprète, Olivier Martin-Salvan met en scène Ubu sur la butte d’Alfred Jarry. L’adaptation de cette version raccourcie, réalisée dans le cadre du spectacle itinérant qu’il s’est vu confier lors de dernier festival d’Avignon, promet un moment vitaminé !

Grand Roi-guignol Sanguinaire

Ubu, ou quand la compétition rencontre la conquête du pouvoir. Ce qui donne ici : un espace gymnique dans un format quadri-frontal, l’écrin parfait pour accueillir un Ubu sur la butte coup de poing à la sauce rythmique et sportive. Le jeu et la cadence sont à cette image, les quatre comédiens moulés dans des justaucorps ridicules évoluent avec un aplomb et une énergie déconcertants. Pour adapter la forme raccourcie d’Ubu Roi, Olivier Martin-Salvan et sa joyeuse bande d’acteurs-créateurs proposent une version à toute vitesse où les scènes s’enchaînent à coups de barres de mousse, de modules gymniques et de chorégraphies millimétrées. La chose était à l’origine prévue pour des marionnettes, Olivier Martin-Salvan l’a replacée entre les mains des comédiens : les vices des personnages, poussés à l’extrême, en font des incarnations absurdes et désopilantes qui exaltent leurs passions les plus obscènes. C’est une rencontre brutale et hautement comique qui se joue entre les spectateurs et les comédiens, elle-même renforcée par une disposition et une proximité corporelle qui ne laissent pas de marbre. Toute la brutalité, la violence enfantine, la noirceur de la pièce y sont poussés à leur paroxysme, la mise en scène cherche le contact avec le spectateur. Le jeu des acteurs est sans demi-mesure ; plus burlesque les uns que les autres, mettant en avant des physiques aussi pluriels qu’improbables, ils assument une énergie qui envahit tout l’espace du tatami. Sans oublier l’intégration parfaite des chorégraphies, dont les gestes mécaniques sont exécutés avec un sérieux implacable. Pourtant, le format itinérant ne facilite pas toujours la tâche aux acteurs, qui doivent négocier avec des conditions parfois peu optimales dans des lieux non théâtraux : lumière blafarde, mauvaise acoustique… Qu’à cela ne tienne, nos héros burlesques ne se ménagent pas et fusent, intégrant et exagérant tous les travers, les penchants sadiques et sexuels des personnages. L’idée de départ – tourner en ridicule M. Hébert, professeur de physique d’Alfred Jarry –, est une fois de plus atteinte. Entre un père Ubu bedonnant, cruel, bête et goinfre, et une mère Ubu manipulatrice, nymphomane et survoltée, les comédiens plongent avec délectation dans cette incarnation grotesque et se roulent dans l’autodérision la plus totale. Certains spectateurs en ressortiront, sans doute, légèrement dubitatifs, mais comment rester indifférent devant cette satire qui appâte par le rire, tout en invitant à aller plus loin dans l’expérience…?

Une expérience théâtrale

Ce spectacle, par son format itinérant et frontal, se veut être avant tout une rencontre avec le public ; la puissance du texte rencontre le plaisir du jeu et du partage. Une proposition généreuse où les comédiens s’emparent d’un texte brut pour jouer la bêtise humaine, poussée à l’extrême ; autant d’enfants qui évoluent et s’agitent au milieu d’un terrain de jeu, laissant de côté filtres et bienséance. Olivier Martin-Salvan rend compte ici de la conception militante qu’il a de son art : explorer de nouveaux sentiers, décentraliser le théâtre pour finalement lui redonner une place centrale, voir les spectateurs « transformés » par un spectacle… Le challenge est relevé avec cet Ubu qui ne fait plus scandale aujourd’hui, mais qui éclaire cette œuvre incontournable de notre imaginaire collectif, en affirmant haut et fort que « rien n’est sacré, tout peut se réinventer ».

Pénélope Baron









Conception artistique : Olivier Martin-Salvan
Regard extérieur : Thomas Blanchard
Avec Thomas Blanchard, Robin Causse, Mathilde Hennegrave, Olivier Martin-Salvan, Gilles Ostrowsky
Scénographie et costumes : Clédat & Petitpierre
Composition musicale : David Colosio
Chorégraphie : Sylvain Riejou
Réalisation des costumes : Anne Tesson
Régie générale : Hervé Chantepie et Fabrice Guilbert
Production / diffusion : Colomba Ambroselli, assistée de Nicolas Beck
© Sébastien Normand

5 mai 2018
Le Multiple (Théâtre Sorano)