CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ubu roi// Théâtre du Grand Rond





publié le 16/04/2018
(Théâtre du Grand Rond)





Il y a douze décennies, la pièce d’Alfred Jarry était pour la première fois mise en scène pour des marionnettes. Et une décennie est passée depuis que le Puits Qui Parle a créé sa version. Premier projet de la compagnie, et toujours pas de rides à l’horizon… Est-il besoin de prouver que certaines thématiques sont, hélas, d’une inexorable actualité ?

Mise en boîte

Une introduction sans quatrième mur pour instaurer une proximité avec le public et annoncer le ton, puis les trois comédiens filent se cacher dans leur boîte noire miniature. Le castelet accueille cette fois des marionnettes humaines, évoquant aussi bien un comptoir à philosophie qu’un stand forain aux silhouettes sur lesquelles on s’apprête à tirer. Trois comédiens côte à côte, alignés comme des soldats de l’absurde, jouant presque exclusivement face au public, leurs regards ne se croisant que rarement. Cette position de jeu proche de celle d’un présentateur télé face à son prompteur, ou d’un acteur face à la caméra, diffuse une impression d’automates.
Mais l’espace limité des comédiens leur offre aussi un défi : toute l’énergie, le mouvement du spectacle, va surgir du texte, des gestes et surtout des visages. De cette boîte-écran de télévision ou de cinéma qui est leur scène découle l’utilisation de ressorts propres à ces champs de création. Au-dessus de chacun d’entre eux, une loupiote en découpe déclenchable au pied, qui permet d’éclairer le(s) plan(s) ou de les désactiver au regard. Une sorte d’écran divisé en trois plans de la même échelle permettant aux comédiens de changer de couvre-chef, perruque et autre accessoire, mais également d’installer une dynamique visuelle lumineuse par contraste et apparitions. Autres effets cinématographiques utilisés : le ralenti lors de scènes épiques – et dont on apprécie le soudain silence… – ou encore les arrêts sur image, véritables tableaux vivants de visages grimaçants et expressionnistes.

Tout va bien !

Ce jeu grotesque, burlesque et parfois même complètement clownesque rend bien honneur à la merveilleuse bêtise des personnages de Jarry, que ce soit le nouveau roi idiot et capricieux, la manipulatrice, l’enfant vengeur, ou encore, l’arriviste. Les portraits les plus hilarants ne sont pas les plus extrêmes, plutôt ceux qui nous ressemblent : l’amplification de certains détails de comportement, de mimiques ou de tics vocaux ne manque jamais de faire rire le public de l’impertinence et la justesse de ces observations tournées en dérision.
Un jeu survolté mais extrêmement maîtrisé, rodé, déblatérant des cascades de lignes comme ingurgitées trop vite. Si le début est un peu dur à suivre on s’habitue progressivement à la vitesse d’élocution, on accepte le style et se laisse aller dans leur jeu tout en appréciant les quelques surprises qui le ponctuent. Le rythme de la pièce et le comique de son interprétation servent l’immense absurdité des ambitions et instigations des personnages (avides) de pouvoir, quels qu’ils soient.
En effet, à la critique évidente du pouvoir politique mise en scène par Alfred Jarry, s’ajoute la mise en valeur du rôle des médias dans ce pouvoir. Médias qui retournent leur veste, ne sont à l’intérieur de cette boîte cathodique que des pantins du pouvoir, chargés de manipuler à leur tour l’opinion publique…Sortes de Guignols de l’info que l’on aurait rendus au castelet, les personnages politiques sont également les pantins de leurs propres vices, coincés via cette boîte qui les montre au peuple dans le souci de conserver une image positive auprès de ceux qu’ils trahissent.
Face à cette infernale spirale et à la bêtise d’une course sans fin à la richesse et au pouvoir, une seule combinaison gagnante : jouer la satire, rire, réagir.

Gladys Vantrepotte









Compagnie Le Puits qui parle
D’Alfred Jarry
Mise en scène : Valéry Forestier
Avec Sabrina Amengual, Michaël Egard, Valéry Forestier

16 avril 2018
Théâtre du Grand Rond