CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Truismes// Théâtre du Pavé




UNE PLONGÉE DANS LA BAUGE


publié le 24/10/2019
(Théâtre du Pavé)





Dans les années 90, Marie Darrieussecq fait une entrée fracassante en littérature avec Truismes, un court roman tout à fait singulier. La narratrice est une jeune femme qui a trouvé un emploi dans une parfumerie où elle pratique des massages sur les clients masculins. Son corps devenant progressivement celui d’une truie, elle rend compte de cette transformation au fil du livre. Au théâtre du Pavé, Jean-Pierre Armand adapte et met en scène cette version féminine de la métamorphose de Franz Kafka.

Une véritable performance d’actrice

Autant le mentionner tout de suite, la comédienne Carol Larruy est bluffante dans le rôle. Seule en scène pendant une heure et demie, elle creuse sa propre intimité, et explore les marques corporelles de l’animal en train d’apparaître. Elle se transforme et se confie sous le regard du public. Ce travail sur l’animalité est mis en valeur par les projections vidéo, des parties de cochons, qui sont juxtaposées sur son corps et autour. Astucieux et minimaliste, ce dispositif très efficace met en valeur le caractère onirique de l’aventure. Le corps de la comédienne se transforme et offre à l’assistance l’occasion de suivre cette transformation singulière. En effet, le spectateur, surtout s’il a lu le roman, connaît la progression de la fable, ce dont le personnage n’a pas conscience. Il est pris d’empathie pour cette jeune femme touchante et naïve qui ne comprend pas ce qui lui arrive, et ignore ce qui l’attend. Elle s’animalise sans le percevoir vraiment : elle se met à manger des pommes et des fleurs, devient sensible aux odeurs, prend du poids. Sa peau devient rose. Elle rêve de sang et de boudin. Un troisième sein lui pousse. On assiste à ses côtés à sa transformation. Et cette métamorphose lente est plutôt réussie, mais pas jusqu’au bout.

« J’étais toute nue, avec un corps humain de nouveau. »

Le spectacle tend à se répéter et ne tient pas tout à fait ses promesses. Se pose l’éternel problème de l’adaptation d’un roman au théâtre… Comment garder le rythme du roman ? Quels choix faire ? Trancher ou ne pas trancher dans le lard du texte ? Certains épisodes sont un peu répétitifs et l’action semble progresser trop lentement. Les nombreux allers-retours dans le passé apparaissent comme autant de freins à l’essentiel en train de se jouer, l’accomplissement de la métamorphose. Ceux qui ont lu le roman retrouvent des éléments marquants du texte : l’importance des odeurs, la couleur de la peau, les désirs. Mais leur apparition un peu désordonnée et décousue ne permet pas de suivre à proprement parler la métamorphose. D’autre part, la multitude de personnages secondaires paraît brouiller le propos : petites amies, patrons, hommes politiques, SDF et marabout africain. Ils reviennent à plusieurs reprises et éloignent de l’essentiel ; ils peinent même à exister, d’autant plus qu’ils ne sont pas incarnés. Pour les faire vivre, la comédienne reprend leur parole selon le procédé cher à Philippe Caubère, cette parole parfois doublée par une voix off. Ce choix de mise en scène se montre redondant et les accents des personnages brisent l’illusion théâtrale par leur maladresse. Ce qui avait marqué dans le roman de Darrieussecq était l’inquiétante étrangeté du personnage, le côté conte fantastique effrayant et cru, l’animalisation extrême. Cet aspect semble avoir été en partie gommé par le découpage, et le parti-pris – souvent comique – affaiblit l’aspect vertigineux de l’aventure porcine. La mise en scène paraît s’intéresser davantage aux rapports du personnage avec les autres qu’à sa propre transformation. Le risque est alors grand de quitter la métamorphose pour tomber dans l’anecdote. Un peu dommage pour un spectacle si bien commencé.

Stéphane Chomienne









1h30

Théâtre Cornet à Dés
Adaptation scénique, mise en scène, scénographie et lumières : Jean-Pierre Armand
Avec : Carol Larruy
Musique originale : Raphaël Breil
Chant : Méguy Gabet
Son : Pablo Armand
Enregistrement : Jean Rigaud, Studio de la Manne
Régie son : Marie Jean
Vidéo : Bruno Wagner

 

17 au 19 octobre 2019
Théâtre du Pavé