CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Transfrontalier// Festival de Ramonville - Sorties de rue




"NOUS NE SOMMES PAS DES SAUVAGES"


publié le 10/09/2020
(Festival de Ramonville - Sorties de rue)





Un homme noir vêtu de noir traverse la nuit tout aussi noire. Sur sa capuche de fortune, une valise bringuebale. Pieds nus, le vagabond déambule gracieusement au milieu des spectateurs, tel un reptile qui se faufile discrètement, s’arrêtant parfois pour en fixer un droit dans les yeux. Il pose ses bagages au creux d’un faible halo de lumière, comme une clairière inattendue, et se lance dans un sensuel rituel chamanique : du sel, de l’œuf, de l’argile et du désespoir. Les barbelés dont il s’enserre et qui lui griffent le corps sonnent comme une tranchante métaphore du sentiment d’emprisonnement du migrant et de la violence qui lui est infligée aux frontières qu’il traverse.
Voici comment commence Transfrontalier, le solo de Tejeutsa Zobel Raoul, dit Zora Snake accueilli par ARTO pour les Sorties de rue du Festival de Ramonville. Né au Cameroun en 1990 le danseur, chorégraphe et artiste performeur a choisi de « danser pour combattre ». Sa compagnie fondée en 2013 s’emploie ainsi, notamment par ses performances dans l’espace public, à tisser « le lien d’une résistance qui a toujours relié les peuples à travers leur culture ». Le ton est donné.

« C’est plus une question d’humanité, merci »

Une déambulation nocturne est initiée par le performeur, tirant en courant comme il le peut un lourd matelas dans les allées du parc de Ramonville. Aux abois, ses regards furtifs et alertes fusent vers le public qui le suit en exode, docilement et gravement. Car oui, le sujet est grave : c’est d’immigration massive de candidats à l’exil en quête d’une vie meilleure qu’il s’agit ici. De ces hommes, femmes et enfants qui trouvent si souvent la mort au bout d’un terrible périple. Et l’image s’impose avec force lorsque le chemin tracé par le matelas au faisceau des lanternes aboutit à une mer de vêtements, flottant autour d’une cage centrale. La lumière crue, évoquant celle d’un stade de football, souligne la froideur de cette scène macabre. Une bande-son sourde et glaçante accueille le spectateur : montage d’archives radiophoniques portant sur l’immigration, mêlant témoignages de galériens et débats politiques français où l’on parle depuis des fauteuils capitonnés pour le reste du monde.
Commence alors une lutte minutieusement chorégraphiée entre Zora Snake et ce flot de paroles qui se déverse autour de lui. Il ondule, entrelaçant danse contemporaine et hip-hop, alternant grâce et brutalité. Il danse l’étranglement des populations immigrées de la fuite au péril de leurs vies à la dure réalité du pays dit « d’accueil », tente de sauver sa peau en nageant parmi les vêtements des noyés, hurle sa rage de vaincre, de démolir les préjugés et d’abattre les frontières. Autour de lui, tels les quatre points cardinaux, l’Europe, l’Afrique, l’Asie et les USA se dressent par le biais de spectateurs désignés : ils contemplent, immobiles, l’odyssée tragique de celui qu’ils nomment de façon générique « migrant ».

« Free for all »

Débutée en silence, la performance dessine les itinéraires d’une violence dont l’expression se manifeste de façon de plus en plus directe – « décomplexée », diraient d’aucuns – dans l’espace public, notamment à travers la bande sonore rageuse crachée en venin continu par les enceintes. L’explosion survient sur des mots de Marine Le Pen : le décor vole en éclats dans une mare écarlate, les muscles se tendent et la mâchoire, fermée jusque-là, s’ouvre en un hurlement d’indignation. Au milieu du flot de paroles politiques déversés ad nauseam, une voix plus douce émerge alors : « Nous ne venons pas que pour la nourriture, nous venons aussi pour la culture européenne, nous ne sommes pas des sauvages ». Le plateau s’apaise, la tempête passe, mais les spasmes corporels et psychologiques subsistent.
Zora Snake se définit lui-même comme « un artiste qui boxe et une bestiole qui se débattra en dansant jusqu’à son dernier souffle ». Une énergie viscérale pour une danse de lutte à la fois poignante et digne, empreinte de rage et de désir de liberté, qui laisse le spectateur hors d’haleine. Et si à la fin de sa performance, le charismatique et talentueux danseur exprime la difficulté des artistes à faire valoir leur travail au Cameroun et sa gratitude au public présent ainsi qu’à l’organisation d’ARTO, chaque spectateur aura pu entendre toutes les voix par-dessus lesquelles il doit hurler, en France même, pour simplement faire reconnaître son humanité.

Séverine Pailhé-Bélair









Production : Compagnie Zora Snake
Conception, mise en scène et interprétation : Zora Snake
Technique générale : Cyrille Brière

3 septembre 2020
Festival de Ramonville - Sorties de rue