CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Toute la mer du monde// Théâtre du Grand rond




C’EST PAS L’HOMME QUI PREND LA MER…


publié le 27/02/2019
(Théâtre du Grand rond)





« Cette chanson, elle est dédiée à tous les vivants qui n’ont pas oublié de se souvenir qu’ils n’étaient pas encore morts dans la vie. » Ainsi commence Toute la mer du monde d’Alexis Delmastro. Depuis Bruno Carette et son inoubliable Jean Meyrand, le chanteur maudit est un incontournable du théâtre comique. Quelques mois après l’excellente prestation de Mike Starnight mise en scène par Typhus Bronx, le Théâtre du Grand Rond se transforme à nouveau en fausse salle de rock. Alexis Delmastro, membre de la Compagnie de l’Autre (à qui l’on en dut de belles…) y présente sa dernière création. Si vous avez raté The Rock machine, ne ratez pas Toute la mer du monde. Et les deux, ça ne fait pas de mal non plus !

Des hits ? Des chutes, des chocs et de la tchatche.

Un bruit de santiags arpentant la scène, une grande silhouette de noir vêtue, c’est Alexis Delmastro. Le rock regorge de poètes maudits, de héros oubliés. Mélange de Johnny Thunders et de Renaud, Delmastro incarne l’un de ces loosers ridicules et magnifiques. Et révolté : « J’ai quelque chose à dire que je dirai. »
Le concert commence. « Ça marche pas ». En fait rien ne marche. Le nuage de fumigène envahit la scène et nous cache le chanteur. Ce dernier n’arrive pas à s’installer. Son micro est trop bas. Il s’y cogne, le voilà obligé de se courber pour chanter. Il joue de la guitare, il en joue mal. Des arpèges maladroites et inaudibles sur la première chanson. Il chute et casse son instrument en tombant de son tabouret – « c’est la première guitare que je pète. » Il arrose les spectateurs, met le feu à sa partition en posant sa cigarette sur son pupitre, tente de récupérer son médiator tombé au fond de sa deuxième guitare… Alexis Delmastro est un clown. Un clown rock’n’roll et ridicule. Encombré dans son grand corps dégingandé, ses déplacements sur scène sont incertains, maladroits et sources de gags multiples.

« La colère, c’est comme les chats. Quand il y en a trop, Il faut s’en débarrasser. »

A l’instar de Feu pâle, roman de Nabokov qui se passe dans les notes en bas de page d’un poème, ce concert devient le commentaire d’un concert qui ne se fera pas, faute d’instruments. Il évoquera les chansons par leurs numéros et nous fera écouter son disque à la fin. « Quand je chante pas, c’est qu’il y a des solos de guitare. » Le concert est placé sous l’égide d’un philosophe contemporain obscur, un certain Pierre Joanès, et Alexis Delmastro se répand en aphorismes : « On est tous dans une même voiture, on arrive à un croisement et il y a un panneau stop », « C’est ce que je fais qui fait de moi ce que je suis » et autre « C’est pas les gens connus qu’on connaît forcément ». Parodies de philosophie de café du commerce, de brèves de comptoir, de phrases toutes faites sur le sens de la vie, de poncifs sur la monde du spectacle et la musique – « Si tu mets pas du cœur dans ta musique, t’entends que des mots », « Big up aux gens de la technique, les gens de l’ombre de la lumière qu’on voit pas » ou encore « Quand un instrument se casse, c’est un musicien qui s’en va. »
Le spectateur a du mal à résister à cet humour potache et réjouissant. Son côté répétitif pourrait lasser, d’autant plus que 29 chansons sont annoncées pour le tour de chant… Pourtant, derrière la stupidité apparente des poncifs, ce qui l’emporte, c’est bien le côté absurde et décalé des leçons de vie, truismes, citations et anecdotes qui émaillent le spectacle. « On devrait être payé pour garder nos enfants. » Une poésie se dégage de ces phrases. Une poésie absurde comme l’est par exemple le dialogue de sourds avec son ingénieure du son mal-entendante (et interprétée par France Cartigny) : « Sabine, elle peut même pas dire qu’elle est handicapée et c’est ça qui est handicapant. » Plus tard, le spectacle devient même émouvant quand Delmastro nous fait écouter l’enregistrement de sa dernière chanson, adressée à la mère de sa fille – « Moi je fais rien. Ma fille je ne l’ai pas faite, j’ai participé. »
Delmastro est un perdant, mais son discours naïf (« je fais de la musique sommaire ») loin d’être ridicule, nous a permis de vivre « un concert de ouf ».

Stéphane Chomienne









D’Alexis Delmastro
Mise en scène : Muriel Benazeraf, Alexis Delmastro
Avec France Cartigny et Alexis Delmastro

photo DR

27 février 2019
Théâtre du Grand rond