CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Tout Dostoïevski// Théâtre Sorano




FEDIA ET CHARLIE


publié le 05/10/2013
(Théâtre Sorano)





« Grand écrivain, si on veut,
mais écrivain à ne pas lire, par hygiène intellectuelle. »
Paul Léautaud – Journal Littéraire – 1936

Si l’on avait suivi les recommandations du critique Paul Léautaud, sans doute que la littérature se serait privée d’un des plus grands auteurs russes du XIXème siècle. Dostoïevski. Voilà, le nom est lâché. Et l’imagination de convoquer aussitôt la bibliographie intimidante et colossale de l’écrivain : Crime et Châtiment, L’idiot, Les frères Karamasov… Il y a de quoi être pétrifié face à l’ampleur des monolithes.
Par quel bout (re)commencer ? Parler de l’œuvre de Fiodor Dostoïevski, c’est pourtant le projet un peu fou d’Emmanuel Vérité (comédien) et de Benoît Lambert (metteur en scène). Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Dostoïevski (sans jamais oser le demander) ? Oui, et c’est Charlie qui raconte.

« Comme si de rien n’était !? »

Mais qui est Charlie ? Personnage de son état, Charles Courtois-Pasteur a vu le jour sous la plume d’Emmanuel Vérité et de Benoît Lambert. Ces derniers n’en sont d’ailleurs pas à leur premier coup d’essai ; dans Charlie et Marcel (spectacle produit en 2011), Charlie partageait avec le public son admiration pour un autre auteur prolifique : Marcel… Proust. Rien que ça. Appréhender les grands auteurs, être « dans l’attention des choses de beauté », « apporter une contribution à l’art et à l’harmonie », voilà le dada de Charlie. Autant dire que le bougre a l’appétit du partage, de la générosité, et le goût des romans-fleuves remuant les tréfonds de l’âme humaine… Mais quand on lui demande de parler de l’auteur russe, Charlie panique. Il ne se sent pas de taille. « Dostoïevski ? On parle bien du même ? Le Russe, là ? Vous allez faire du théâtre avec ça ?? » Faut croire…
Le spectacle commence dans la pénombre. « Je suis un homme malade… un homme méchant » raconte Charlie, micro à la main. Il a mal au foie, mais plutôt que d’aller voir un médecin, il préfère avoir mal, par méchanceté. Puis s’adressant au public : « T’entends cette voix qui dit ça ? ». Et de révéler que cette voix provient du début des Carnets du sous-sol. A la manière d’un one-man-show, Charlie interagit avec le public, le tutoie, ou interpelle Bill (son régisseur technique). Il va même jusqu’à faire monter une spectatrice sur scène pour reproduire en pantomime le meurtre perpétré par Raskolnikov dans Crime et Châtiment. Le récit des Frères Karamasov se fait quant à lui de manière cocasse, à l’aide de bouchons de liège et de cure-dents. Plus Charlie parle de Dostoïevski – les années de bagne en Sibérie, « l’espilepsie » du romancier… –  plus il se dévoile lui-même. Derrière son smoking élimé, ses vieilles baskets et sa chemise hawaïenne, Charlie cache des blessures : un mystérieux accident du passé, un goût discret mais tenace pour sa flasque d’alcool, un esprit exalté et torturé… Une ressemblance avec certains personnages peuplant l’œuvre de l’auteur russe ? Lire Dostoïevski, c’est comme si « le monde se penchait vers toi, et menaçait de t’écraser ». Mais le bonhomme a des ressources, de l’imagination, tant il est capable de mélanger allègrement littérature, cinéma (La Grande Évasion) et vieilles séries américaines (Star Trek, Les Mystères de l’Ouest, Colombo). Charlie termine sa contribution par le récit intimiste d’un passage des Frères Karamasov, où llioucha dit à son père « Oh papa, mon petit papa ! comme il t’a humilié papa ! comme il t’a humilié… ». Le regard embué, la moustache frémissante, Charlie s’excuse pudiquement. Il pense avoir fait le tour, alors il va partir.

Fantasque

Belle idée que de rendre accessibles par le biais de la scène de grands auteurs souvent victimes de préjugés : grands auteurs des siècles passés, certes, mais à l’heure d’internet et de l’immédiat, auteurs de romans trop longs, trop ardus, trop vieillots, diront certains. Combien de lecteurs ont été découragés par ces milliers de pages, cette myriade de personnages, portant parfois trois ou quatre prénoms différents ? Véritable amoureux des mots, le personnage porté par Emmanuel Vérité parvient à démystifier l’œuvre de Dostoïevski, à la rendre abordable, sans pour autant lui enlever sa puissance. Il réussit à provoquer le rire par sa naïveté de poète de fin de soirée, le bricolage de ses effets spéciaux, et par l’originalité de ses rapprochements : comparer l’enquête du juge d’instruction dans Crime et Châtiment à un épisode de Colombo, ou les quatre frères Karamasov aux trois mousquetaires. Ce paumé à moustache qu’est Charles Courtois-Pasteur fournit un bon contrepoint comique à un univers sombre où se croisent ombres grimaçantes et hurlements muets. Et lorsque l’énergumène philosophe achève son prosélytisme amoureux, tire sa révérence en partant aussi doucement qu’il est arrivé, reste une petite déception. Celle que ce porte-parole ne puisse pas rester plus longtemps.
Pas de doute, comme le disait Maria Fiodorovna, la mère de Fiodor Dostoïevski : « Fédia, c’est du feu ! ».

Marc Vionnet









Avec Emmanuel Vérité
Ecriture : Benoît Lambert et Emmanuel Vérité

© DR

5 octobre 2013
Théâtre Sorano