CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Tous des oiseaux// ThéâtredelaCité




LES MEMBRES ENFOUIS


publié le 03/10/2018
(ThéâtredelaCité)





Après le laborieux Les larmes d’Œdipe et le décevant Notre Innocence (anciennement baptisé Victoires), le dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad était attendu de plume ferme. Dix ans se sont écoulés depuis la fin du cycle « Le sang des promesses », et après avoir vécu une crise artistique majeure (exposée dans Inflammation du verbe Vivre), l’auteur d’Incendies se devait de trouver un nouveau souffle théâtral. Spectacle d’ouverture du ThéâtredelaCité, Tous des Oiseaux vient mettre les horloges à l’heure.

Itinéraires de familles

Un coup de foudre dans une bibliothèque de New-York. Il est un jeune chercheur en génétique, manie les comparaisons avec maladresse, et s’appelle Eitan. Elle est une étudiante écrivant une thèse sur un diplomate marocain du XVIe siècle, elle s’appelle Wahida. En quelques heures ils tombent amoureux, insouciant de leurs bagages invisibles, qu’ils portent involontairement en eux. C’était il y a deux ans. Aujourd’hui, Eitan est allongé sur un lit d’hôpital à Jérusalem, dans un coma profond. Il fait partie des victimes d’un attentat perpétré à la frontière entre Israël et la Jordanie. Wahida, indemne, tente de joindre une belle-famille qu’elle n’a jamais vue. Pour cause, la famille d’Eitan est juive-allemande et n’a jamais accepté ce greffon dont le prénom arabe est une insulte à leur histoire et à leur sang. Pourquoi Eitan et Wahida, pourtant si éloignés de leur origine et de leur religion, se sont retrouvés en terre d’Israël ? C’est la question que tout le monde se posera inévitablement, de la soldate venue interroger Wahida aux membres de cette famille juive aux liens distendus. Comment ces nouveaux Roméo et Juliette vont tenter de résister aux répulsions naturelles que leur impose leur identité refoulée ? Avec quels arguments intimes combattre ces aimants dont les champs les obligent à se repousser mutuellement ? Pourquoi adopter les instincts grégaires quand l’amour peut créer un pont entre les deux camps et ainsi lutter contre un sombre atavisme ?
Dans une interview de mars 2017, Wajdi Mouawad écrivait : « Depuis toujours, j’écris d’un territoire qui n’est pas le mien, pas celui où je suis né et où j’ai grandi. Mais ce que j’écris concerne, pourtant, toujours ce territoire… ». Issu d’une famille de chrétiens maronites du Liban, le dramaturge n’a cessé de pièces en pièces de préciser les contours du conflit au Moyen-Orient. Si dans ses pièces du cycle « Le sang des promesses » l’endroit des guerres n’était pas nommé, dans Tous des Oiseaux, texte en gestation pendant sept ans, les territoires osent enfin porter leur nom : Israël, Palestine, Liban, Maroc, Allemagne, Etats-Unis… Pour porter cette fable constellée de multiples langues, l’auteur s’est entouré de comédien·ne·s riches de leurs origines multiculturelles. Quand l’un est né à Bruxelles d’une mère allemande et d’un père américain, l’autre est né au Mozambique, élevé au Portugal, et vit en France. 4 parties, 4 langues, 4 heures de spectacle sans un mot de français prononcé… et pourtant les spectateurs sont là, nombreux.

Mécanique de la fissuration

En guise de décors, de très hauts parallélépipèdes mobiles, sur lesquels des images vidéo sont projetées. Quelques esquisses suffisent à recréer une bibliothèque ou une chambre d’hôpital, offrant ainsi une scénographie très épurée. Des éclairages fins et une bande son très présente accompagnent et enveloppent efficacement le cheminement initiatique. Les neufs comédien·ne·s sont impeccables, défendent solidement des personnages aux failles et aux contradictions multiples. Rage, impuissance, tristesse, amour, solitude, regrets, amertume, le public prend tout cela de plein fouet. Mouawad brise la linéarité du temps grâce à un texte éclaté empreint de beaucoup d’humour (parfois très noir), de poésie, et de violence. Passé et présent se télescopent, la chronologie de l’histoire est pliée, repliée, pour en faire un ruban de Möbius par association de douleurs. Alors que le puzzle se met progressivement en place, les secrets se dévoilent par coups de colère viscérale, les problématiques intimes se conjuguant avec des questions politiques et universelles.
Comme toujours chez le Libano-Canadien, certains événements douloureux ouvrent une crevasse dans l’intime, et poussent les personnages vers une quête d’identité et d’origines. Une sorte de lame de fond inexorable qui remue la vase familiale, une déferlante puissante libérant les blessures secrètes, broyant celui qui parle, ou celui qui écoute. A cette urgence de trouver la vérité, à cette vague intérieure, on répond par la parole pour crever le silence. Avec douceur ou brutalité, les mots enfin prononcés ont ce pouvoir de résolution que les actes avortés n’ont jamais eu. Survivre à la vitesse de la vérité, ou être détruit.
Le dramaturge n’évite pas son péché véniel d’étirer la scène finale par une poésie presque excessive, alors que le public a déjà saisi la profondeur des analogies. Mais accepte-t-on de quitter brutalement ces personnages ? Il n’est pas aisé de s’arracher d’eux, de les quitter froidement dans leur trajectoire ; personnages et public ont besoin d’être accompagnés dans cette fin. Avec ce spectacle, le metteur en scène renoue (enfin) avec le souffle des grandes épopées qui l’ont fait connaître (Incendies, Littoral…).
Qu’on se le dise, Wajdi Mouawad est de retour… Et même si Tous des Oiseaux bouleverse profondément, cela fait drôlement plaisir.

Marc Vionnet









4h (avec un entracte de 20 min)
En 4 langues (allemand, anglais, arabe, hébreu ; surtitré en français)

Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad
Avec : Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf, Rafael Tabor, Raphael Weinstock, Souheila Yacoub.
Assistanat à la mise en scène : Valérie Nègre
Dramaturgie : Charlotte Farcet
Conseil artistique : François Ismert
Conseil historique : Natalie Zemon Davis
Musique originale : Eleni Karaindrou
Scénographie : Emmanuel Clolus
Lumières : Éric Champoux
Son : Michel Maurer
Costumes : Emmanuelle Thomas, assistée d’Isabelle Flosi
Maquillage, coiffure : Cécile Kretschmar
Traduction en allemand : Uli Menke
Traduction en anglais : Linda Gaboriau
Traduction en arabe : Jalal Altawil
Traduction en hébreu : Eli Bijaoui
Suivi du texte : Audrey Mikondo
Préparation et régie des surtitres : Uli Menke

Photo © Simon Gosselin

3 octobre 2018
ThéâtredelaCité