CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Timon Titus// Théâtre Sorano




LES MORSURES DE LA DETTE


publié le 05/11/2016
(Théâtre Sorano)





SUPERNOVA ? Un nouveau festival toulousain de trois semaines dédié à la jeune création théâtrale, à l’initiative du Sorano. Dans le cadre de cette manifestation se jouait Timon/Titus du collectif OS’O, mis en scène par David Czesienski. Ce collectif a été fondé en 2011 par cinq comédiens de la première promo de l’ESTBA (Ecole Supérieure de Théâtre de Bordeaux en Aquitaine). Timon/Titus a raflé deux prix lors du festival Impatience 2015 organisé par le théâtre national de La Colline à Paris. Impatient (et curieux), le Clou l’était également.

Culpabilité

Voilà donc un sujet ambitieux – la dette – abordé de manière atypique. Doit-on payer ses dettes ? Quel est le lien entre dette et violence ? Une dette morale est-elle plus compliquée à rembourser qu’une dette financière ? Pour poser ces questions, le collectif OS’O a choisi en support deux pièces de Shakespeare et un essai – Dette : 5000 ans d’histoire – de l’anthropologue américain David Graeber. Anarchiste à ses heures perdues, Graeber est aussi l’un des représentants du mouvement contestataire Occupy Wall Street initié aux Etats-Unis en 2011. Timon/Titus voit donc la rencontre de Shakespeare avec le capitalisme financier et l’anticonsumérisme du XXIe siècle.
Passé un préambule sur les origines étymologiques du mot « dette », le collectif se lance dans le récit épique de Titus Andronicus, devenant un chœur à huit voix, se volant la parole à chaque détour de phrases. Le débit volubile fait ressortir la violence outrancière et l’absurdité de la première tragédie de Shakespeare, faite de vengeance, d’horreur et de sang. Puis sans autre transition, un débat surgit autour de la question « Faut-il payer ses dettes ? ». A la périphérie du plateau, les comédien•ne•s sont assis à des tables individuelles, acquiescent ou se contredisent à coup d’invectives ou de spots lumineux. Les arguments sont tranchés, clairement frontaux, de l’ultra-libéralisme au néo-colonialisme, en passant par le communisme ou le discours chrétien-démocrate.
Le spectacle évoluera ainsi entre plusieurs fils rouges. Une assemblée réunie pour décortiquer les origines du capitalisme (invention de la monnaie, idées reçues sur le troc…), illustrer certains liens par des extraits de Titus Andronicus et Timon d’Athènes ; un collectif également réuni pour s’acquitter de la dette qu’il a envers le public, qui est venu riche des promesses des supports publicitaires (deux tragédies de Shakespeare !). Huit comédien•ne•s réunis aussi pour jouer l’histoire d’une famille de bourgeois à l’heure des obsèques du père. Il est des moments solennels dans une vie (décès, mariage, naissance) où l’histoire familiale se construit à coup de disputes, de secrets et d’incompréhensions. Comme ces repas de Noël qui cristallisent les efforts de chacun et les tensions familiales sous-jacentes… Le décès du père, alors que les cendres de la crémation sont encore chaudes, apporte son lot de questions et de découvertes. Qui va hériter du château bien sûr, mais aussi qui sont ces demi-frères et ces demi-sœurs, qui fut véritablement ce père qui dévoile post-mortem un pan caché de sa vie ? Que faut-il faire avec le poids de cet héritage moral et pécuniaire ? Comment ne pas s’entredéchirer ? L’argent donc, qui finit par polluer les nouveaux liens fragiles de cette famille de bourgeois recomposés. Vendre ? Garder ? Partager ? Se gifler ? Se tuer ? Qu’on se rassure, « rien n’est certain, à part la Mort et la Fiscalité ».

Incisif et captivant

Autant de fils rouges qui s’entrecroisent, sans jamais faire de noeuds. Le testament du père, la vengeance sanguinaire de Titus, la générosité à outrance de Timon qui le conduira à s’endetter, les débats animés d’acteurs sur le quatuor Etat/banque/marché/créancier. Ces différents éclairages amènent une réflexion pertinente sur la culpabilité liée à la dette, et une invitation fougueuse à décortiquer les rouages du système collectif et individuel. Nerveux, dense, didactique, polymorphe (tour à tour vaudeville, tragédie, chœur épique, comédie, farce sanglante Grand Guignol), Timon/Titus est un spectacle insolent à l’énergie folle. La mise en scène et l’écriture de plateau de David Czesienski provoquent d’innombrables virages secs et autres ruptures dans les effets. Les situations ne s’installent jamais de manière convenue ou complaisante. C’est drôle, sardoniquement drôle.
Un seul regret à formuler ? Peut-être la facette publique de la dette, celle des Etats aux banques mondiales, moins approfondie que la dette morale (de famille). Selon une étude de 2015, un enfant naissant en France porte déjà 30 000 euros de dette publique sur ses épaules. Comment en est-on arrivés là ? Par quel mécanisme économique un pays ploie-t-il sous ses dettes colossales ?
Au-delà du mot-poubelle « dette » (comme peut l’être le mot « crise » utilisé à toutes les sauces), le collectif OS’O ouvre intelligemment tous les tiroirs de cette boite de Pandore. La dette affichée de la jeune troupe était de questionner le public sur un sujet aussi vaste et complexe, sans forcément y apporter de réponses… Chacun aura donc la liberté d’y puiser ses propres explications, au regard de ses propres expériences de consommateur, débiteur, héritier, ou citoyen. Pour cela, Timon/Titus remplit largement ses promesses ; celles de soulever par la sueur et le sang des questions éminemment politiques.

Marc Vionnet









D’après William Shakespeare
Un projet du Collectif OS’O
Mis en scène : David Czesienski
Assistanat à la mise en scène : Cyrielle Bloy
Dramaturgie : Alida Breitag
Avec : Roxane Brumachon, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard, Lucie Hannequin, Marion Lambert et Tom Linton
Scénographie et Costumes : Lucie Hannequin
Assistante costumière : Marion Guérin
Maquillages : Carole Anquetil
Musique : Maxence Vandevelde
Création lumières : Yannick Anché et Emmanuel Bassibé

© Pierre Planchenaud

5 novembre 2016
Théâtre Sorano