CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

The Notebook// Théâtre Garonne




CAR LE MOT « AIMER » N’EST PAS UN MOT SÛR


publié le 19/01/2019
(Théâtre Garonne)





C’est là un roman au parfum de scandale. En 2000, alors même qu’il se trouve sur la liste de l’Éducation nationale, Le Grand Cahier d’Agota Kristof choque des parents d’élèves de troisième. Ils entraînent l’interpellation d’un professeur de lettres sur son lieu de travail. Comment ? Est-ce là ce qu’on fait lire à nos enfants ? Il faut dire que la quatrième de couverture est trompeuse – à la lire, le roman ne s’aventurerait que sur les relations entre une méchante grand-mère et ses petits-fils ; une énième variation autour de Poil de Carotte et Vipère au poing, en somme. C’est évidemment taire la chair du roman, la violence inouïe de cette narration enfantine, qui ignore jusqu’à l’existence du tabou.
Dans The Notebook, Tim Etchells s’astreint à recomposer le cadre cintré d’une écriture unique en son genre ; Forced Entertainment propose de redécouvrir le roman dans une traduction anglaise (avec un délicieux grain british, ce qui ne gâche rien). A l’issue de cette proposition, et à un ou deux chapitres près (dont l’absence n’entraîne pas d’édulcoration), Le Grand Cahier n’aura plus de secret pour personne.

« S’en tenir à […] la description fidèle des faits »

Du contenu de cette œuvre, il ne faudrait rien dire ; si vous la connaissez, vous savez qu’aucun résumé ne peut en rendre l’originalité ni la force. Si vous ne l’avez jamais lue, autant aller, candide, en découvrir directement le sel et la cruauté au théâtre Garonne.
Il ne s’agit pas d’une adaptation, en tout cas pas au sens d’une transposition de l’écriture romanesque vers l’écriture dramatique – l’illusion de transposition peut venir de ce que l’œuvre originale est déjà écrite à la première personne. Peu d’interventions sur le roman, c’est justement là l’intérêt de la chose : l’incarnation théâtrale fait vivre l’insolite de cette narration, menée à travers un « nous » où ne se distinguent jamais les deux « je » qu’il recouvre, et ce jusqu’au dénouement. Le travail de Forced Entertainment a consisté à creuser deux partitions dans un roman qui mime le lien fusionnel entre des jumeaux. Robin Arthur et Richard Lowdon assument, en un étonnant oratorio, des fragments solistes ou choraux, faisant vivre la notion de gémellité. Finalement, parce qu’il distingue ceux que le roman unit, le théâtre trahit quelque peu l’écriture d’Agota Kristof ; mais on aime ça, les trahisons, elles racontent beaucoup.
Œuvre en main, les acteurs observent une attitude de lecture. L’approche linéaire et les pages tournées ne doivent pourtant pas tromper sur la teneur de leur interprétation. Comme le roman lui-même, cette proposition trompe par son apparente simplicité. Tim Etchells semble avoir cherché, et trouvé, l’équivalent scénique de l’écriture : aucune intervention des émotions, pas d’illustration visuelle de ce qui est raconté, sans quoi fatalement le corps de l’acteur ôterait à la plume de Kristof sa violence – une distance totale avec les horreurs perpétrées par les hommes, une abolition de l’empathie. Le projet, exposé par les jumeaux dans le chapitre « Nos études », consiste à décrire le monde sans se faire tromper par la subjectivité ni les affects. En découle une écriture, des personnages et un spectacle psychopathes, au sens scientifique du terme. Forced Entertainment a trouvé l’exact point où le théâtre, gommant ses spécificités, renonce à ses prérogatives et enferme le public dans une neutralité monstrueuse, où rien n’est montré ni ressenti, seulement dit. Les rares pas de côté – tel regard en coin, tel silence prolongé – y prennent des proportions démesurées, et ce retour à l’os du théâtre, cette espèce d’italienne orchestrée, fait résonner l’amoralité terrifiante du roman d’Agota Kristof.

Manon Ona









D’après le roman d’Agota Kristof
Conçu et imaginé par Forced Entertainment : Robin Arthur, Tim Etchells, Richard Lowdon, Claire Marshall, Cathy Naden Terry, O’Connor
avec Robin Arthur, Richard Lowdon
Mise en scène : Tim Etchells
Scénographie : Richard Lowdon
Lumière : Jim Harrison

© Hugo Glendinning

Du 16 au 19 janvier
Théâtre Garonne