CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

The Music’s Space// Grainerie (Créatrices !)




QUEL ESPACE ?


publié le 10/04/2019
(Grainerie)





Dans The Artist’s Space, la chorégraphe Gunhild Bjørnsgaard s’intéressait déjà au génial Iannis Xenakis. Cette création mettait au plateau une danseuse et deux musiciens, et selon une évolution de travail assez étonnante, c’est dans le second volet intitulé The Music’s Space que les deux musiciens (un saxophoniste et un percussionniste positivement furieux) disparaissent, au profit d’un trio moins ordonné, mêlant performance chorégraphique et sonore. Bon.
L’artiste norvégienne était programmée par la Grainerie dans le cadre de Créatrices !, sans que l’ancrage dans le cirque soit pour autant flagrant.

« Orienter le chaos »

Quand on lit les termes musique et espace ainsi collés, on rêvasse et médite sur le bel oxymore. Le travail de Fabienne Verdier et sa calligraphie Musique Mutation traverse brièvement l’imaginaire. Une telle création est programmée dans un haut-lieu du cirque, et à lire ce titre, on salivait. Il y a bien là quelque chose à explorer. Quelque chose qui aura manqué ; ou alors, on a tout simplement loupé la porte d’entrée sur la création. Car c’est bien ce qui reste, au final, une grande frustration de ne pas avoir senti cette promesse du titre aboutir : voir et entendre, dans un même élan – dans ce lien particulier entre les champs auditif et visuel, lien qu’a longuement exploré Iannis Xenakis – voir et entendre naître un espace singulier, qui matérialiserait la musique. Une sorte d’architecture abstraite, notion chère au génie grec.
Des références, bien sûr, Gunhild Bjørnsgaard connaît parfaitement son sujet, ce n’est pas le problème. A chacun de repérer ici les nombreuses traces des travaux de Xenakis. Dans la lumière, par exemple, qui peut être reçue comme une transposition visuelle (ou une interlocutrice) du son, avec des rythmes, des intensités et tailles variables. Des jeux de matière, également, qui présenteraient une piste pour une approche plastique de la musique. Un violon est présent, les sons qui en sortent peuvent rappeler Tétras, quatuor pour archets, ou encore Nomos Alpha, solo pour violoncelle – l’instant est d’ailleurs intéressant, la musique de Sara Øvinge travaille et traverse le corps d’Antero Hein, sorte de transposition scénique, du moins on le suppose, des partitions graphiques de Xenakis, qui dessinait, schématisait la musique. Le souci restant que danser sur la musique (n’importe quelle danse, sur n’importe quelle musique), du point de vue artistique, c’est une tautologie. Bon. Quoi qu’il en soit, nous restons ici dans une lecture très cérébrale. Et c’est bien le reproche qui demeure : on ne sent pas assez s’imposer l’espace singulier suggéré par le titre. Les prises de son au sol ou aux murs sont probablement la piste majeure de cette création, elle n’est qu’ébauchée et n’aboutit pas. On identifie le procédé, puis on regarde les interprètes grattouiller devant les micros. So what ?
Xenakis avait le secret de l’évidence : même en ne connaissant rien à la musique vous pouvez écouter certains de ses morceaux et profiter des partitions graphiques qui les accompagnent, quelque chose se passe, un lien obscur (mathématique, en fait) existe entre ce que l’on voit et ce que l’on entend. Ici, pas d’alchimie du genre. On regarde des interprètes s’affairer, en un léger chaos, qui n’est pas si orienté que ça, en tout cas pas suffisamment vers la dimension spatiale ; peut-être que la frontalité (du son et de la scénographie) n’englobe pas suffisamment le public.

Manon Ona









Concept et chorégraphie : Gunhild Bjørnsgaard
Danse : Antero Hein
Violon et performance : Sara Øvinge
Musique électronique, percussion et danse : Erikk McKenzie
Composition musicale : Bendik Hovik Kjelsberg
Conseil artistique et dramaturge : Marcelino Martin Valiente
Lumières : Marcelino Martin Valiente and Gunhild Bjørnsgaard

photo DR

10 avril 2019
Grainerie (Créatrices !)