CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

The End of Reality// Théâtre Garonne




"ICI ON N'ARRIVE PAS À GARDER LES GENS"


publié le 22/03/2019
(Théâtre Garonne)





Dixit une agence de sécurité confrontée à son absurde incompétence à garder captif le voyou arrêté dans les locaux surveillés. Petits rires du public au moment où cette phrase arrive, après qu’une bonne partie des spectateurs ait justement quitté la salle…
The End of Reality, donc. Il s’agit d’une mise en scène d’un texte de Maxwell – murs du théâtre apparents, éléments de scénographie très concrets, étrange scène sur la scène, lumières de la salle allumées… On devine certains choix artistiques marqués, mais qui manquent visiblement de prises, comme d’emprise sur le public.

« Rien ne change. Ni au théâtre, ni dehors. »

A la base, il y a pourtant un texte potentiellement fort. D’une simplicité pure et déconcertante, avec, en même temps, l’aspect tortueux et décousu d’un chemin de pensée verbalisée au fur et à mesure qu’elle se crée. Il y a ces trajectoires de personnages qui se frôlent en un dialogue de sourds. Il y a le théâtre de Richard Maxwell – avec lequel, certes, on accroche ou non – nourri de contexte, d’un rapport à la violence moderne, physique, morale ou passive. Il y a un jeu d’acteur se voulant plus proche d’une réalité sobre que de l’illusion théâtrale. Il y a l’idée d’une scénographie brute. Il y a, enfin, l’idée de donner la parole à une tranche populaire de la société. Malgré ces ingrédients, l’alchimie n’a pas eu lieu.
L’interprétation du texte ne rend pas crédible cette supposée parole du peuple – peut-être est-ce dû à la traduction de l’américain ? Toutes ces phrases interrompues à la volée, ces fils de pensées difficiles à saisir, sont autant d’occasions de perdre l’auditoire car elles ne sont pas compensées, sublimées par autre chose, et les instants d’émotion sont fugaces. L’humour lui aussi se fait rare, alors que l’écriture de Maxwell laisse supposer un regard plutôt mordant.
Cette distribution réunissant comédiens professionnels, ou en devenir, ou amateurs, crée une juxtaposition de jeux qui ne semblent pas suivre la même direction, comme s’ils ne jouaient pas dans la même pièce. Et ce n’est pas l’interprétation des amateurs qui perturbe le plus – leur resterait-il quelque chose de plus naturel, qui sonnerait mieux aux oreilles du public, dans ce cadre, que l’artifice des comédiens de métier ? Les combats ne sont ni réalistes ni esthétiques, malgré la mention d’un maître d’armes dans les crédits. Quant à donner la parole à une part mal représentée de la société, cette parole construite de toutes pièces sonne faux.
Ce mi-chemin entre tout – entre l’impression de réalité et l’impression de théâtre, entre le bien joué et le mal joué, entre une scénographie qui met en valeur l’espace du théâtre et une proposition qui n’arrive pas à la cheville de nombreuses pièces jouant avec l’espace réel – cet entre-deux, donc, ne fonctionne qu’à moitié. Cette pièce de 2h45 se présente comme un long portrait dans lequel on ne parviendrait pas à rentrer. Peut-être s’agissait-il de faire ressentir la durée, l’attente, le temps réel ? Au vu du résultat, un temps plus court aurait suffi à cette expérience. Au-delà d’une diction monocorde, le public affronte une esthétique de la monotonie. Le texte dépeignant des personnages presque apathiques, ayant du mal à donner voix et corps à leurs pensées, à leurs sentiments, on n’est pas hors-sujet, finalement…
Mais si on comprend le sujet de la pièce, le propos semble avoir du mal à émerger, se heurtant à la forme. Comme l’éméché d’une rame de métro, ce spectacle réussit au moins à créer quelques échanges entre les spectateurs, un peu de complicité entre ceux qui n’arrivent pas à rentrer dedans ou décrochent régulièrement, hésitant à suivre ceux qui ont déjà déserté les lieux. Peut-être la moitié de la salle est-elle passée à côté de quelque chose. Peut-être que l’intérêt de cette création requiert davantage de patience que n’en disposait cette part du public, peut-être encore que tout n’est qu’une question de sensibilité personnelle. Espérons au moins que parmi ceux qui sont restés – par espoir bienveillant, fervente curiosité ou sincère intérêt – certains auront été touchés par le spectacle. Attendons aussi que cette création toute fraîche fasse du chemin et gagne, paradoxalement, en aspérités autant qu’en polissage.

Gladys Vantrepotte









de Richard Maxwell
Mise en scène : Marie-José Malis
avec Pascal Batigne, Maxime Chazalet, Moussa Doukoure, Maxime Fofana, Olivier Horeau, Mamadou Kebe, Marie Schmitt (Moussa Doukoure, Maxime Fofana et Mamadou Kebe sont des membres de l’École des Actes)
Traduction : Stéphane Boitel
Scénographie : Marie-José Malis, Jessy Ducatillon et Adrien Marès
Construction du décor : Adrien Marès assisté de Oxumare Batista dos santos
Création lumière : Jessy Ducatillon assisté de Manon Lauriol
Création sonore : Christophe Fernandez
costumes Zig & Zag
remerciements à Richard Maxwell
coproduction Théâtre Garonne

photo DR

22 mars 2019
Théâtre Garonne