CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Territorii Corpus// Eglise Saint Nicolas




HABITER L’INEXPLORABLE


publié le 17/11/2019
(Eglise Saint Nicolas)





Chaque année depuis 2016, Le Vent des Signes fait de l’œil aux amateurs de spectacles hybrides et performatifs avec son festival Et + si affinités. En ce soir de novembre pluvieux, rendez-vous est pris sur le parvis de l’église Saint-Nicolas à Toulouse. « C’est un spectacle déambulatoire, on ne s’assoit pas ! », le pèlerin est prévenu. Astrid Cathala, directrice de l’Œil du Souffleur Éditions et Cie, et Loïc Varanguien de Villepin, comédien et contre-ténor, s’apprêtent à faire vibrer les corps, les voix et les vieilles pierres avec leur étonnant Territorii Corpus.

Suivez ma voix, mais…

Deux créatures partagent un banc d’église dans la pénombre. Un souffle semble avoir poussé le reste des assises contre les murs. Seul un néon, suspendu sous le buffet d’orgue, laisse deviner les deux silhouettes. Le visage de l’église est déjà transformé par le vide, la semi-obscurité, et ce cortège étrange formé par le public. De sa voix cristalline, Loïc Varanguien de Villepin habille alors l’espace, dans un jeu d’exploration aux notes enfantines. Astrid Cathala oscille quant à elle entre poses christiques et course à travers la nef. Comme pour assouvir une soif inextinguible. Celle de découvrir le lieu, au gré d’une enquête chorégraphique et vocale. Chapelles, chœur, chaire, orgues, fresques…  La lumière se fait, petit à petit, sur chacun de ces organes habités, déshabillés, exposés. Puis les deux guides tendent un fil à travers la nef, qui deviendra leur aire de jeu ou leur point de rencontre pour un Stabat Mater. Le chant, porté par le contre-ténor, est comme empreint du souvenir des pierres et des abîmes de la douleur.

… ne suivez pas le fil

Chanter à l’oreille des statues, au pied des reliques, au fond des bénitiers. Traverser l’espace, fendre le public, éprouver dans sa chair tous les recoins d’une église, se frotter à l’immensité des siècles, s’en remettre aux désordres du corps et au fil du temps. Se faire l’écho du lieu et de ses symboles. Il ne s’agit pas tant de détourner les rituels que d’en explorer l’aspect fantasmatique et organique. Le corps est lieu, le lieu est trace, et le chant n’est plus chant : il devient outil au service d’un périple plus grand que soi.
Du haut d’un échafaudage ou dans l’intimité d’un confessionnal, les artistes-guides évoquent, à travers deux extraits de textes, le corps comme une cartographie des rituels et des désirs. Le Stabat Mater de Vivaldi et les mots d’Annie Le Brun et Raymond Ferderman se font le relai de cette exploration. Des pérégrinations sonores qui pourraient toutefois laisser au bord du chemin les non-initié·e·s aux formes performatives. Quant aux mordu·e·s de chants a capella, il est bien possible qu’il·elle·s restent un peu sur leur faim. Surprenante et douce randonnée, donc, Territorii Corpus peut néanmoins se vivre sans mode d’emploi. Loin d’imposer un chemin ou des sensations au public, les deux performeurs tendent un fil dont chacun pourra décider s’il faut le suivre, le tirer ou s’en détacher.

Lucie Dumas









© DR

Avec Astrid Cathala et Loïc Varanguien de Villepin
Production : L’Œil du souffleur / Les Bazis

12 novembre 2019
Eglise Saint Nicolas