CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Témoignage// Assises de Toulouse (Théâtre Sorano, L'Usine)




A LA BARRE


publié le 12/01/2019
(Assises de Toulouse (Théâtre Sorano, L'Usine))





Vous contournez le Palais de Justice, traversez la place du Salin, jetez un œil à la statue de Cujas, passez devant les briques de la Cour d’appel, empruntez la rue des Fleurs jusqu’à un portail : vous y voilà. Pas d’objets métalliques dans le sac ? Il vaut mieux, car en guise de billetterie, vous êtes reçu par un patibulaire portique de sécurité – vous entrez dans un lieu où l’on ne rigole pas. Depuis trois ans, Témoignage se promène de ville en ville, s’installant dans les tribunaux de grande instance. Romain Jarry et Loïc Varanguien, co-directeurs de la compagnie des Limbes, convoquent un poète à la barre.
Programmée par le Sorano et L’Usine, cette petite forme hybride de trente minutes accueillait donc le public dans notre impressionnante Cour d’assises, sous un majestueux plafond et le regard des allégories de la Justice.

Un texte, un lieu, une mise en scène

La compagnie des Limbes propose un objet unique, conceptuel, au croisement de l’art et du réel. Le choix littéraire peut déjà surprendre, et on avoue découvrir pour l’occasion l’œuvre de Charles Reznikoff, poète américain auto-revendiqué « objectiviste ». Dans l’épais recueil qui a donné son titre au spectacle, des rapports d’audiences datés du XIXe et du XXe siècle deviennent, par un travail de réécriture très peu invasif et anti-lyrique, des fragments en vers libres. Ils sont classés par thèmes rappelant la seconde révolution industrielle : « L’ère de la machine », « La propriété », « Enfants au travail »… Mais aussi : « Les Noirs », « Problèmes domestiques » – ce dont l’œuvre témoigne, c’est de l’Amérique, une Amérique d’antan, approchée de façon radicale, par une démultiplication des destins et des voix, une polyphonie sociale et économique qui construit le portrait du pays par juxtaposition. Mille voix, plutôt qu’une seule. Et des voix liées aux réalités les plus sordides, sans que le poète n’intervienne.
Le dispositif décuple cet effacement. Il repose sur une inversion, un jeu de miroir : les spectateurs prennent place sur le proscenium de la Cour d’assises, les uns à la place des jurés, les autres à la place des accusés ou des avocats. Les comédiens, quant à eux, évoluent parmi les sièges normalement réservés au public des audiences. Finalisant cette entreprise d’hybridation, la compagnie, de ville en ville, fait appel à des volontaires pour lire les textes ; en résulte une équipe artistique semi-professionnelle, sans cesse renouvelée. Équipe qui se déplace dans la salle de façon lente, chorégraphique, tandis que l’un des deux metteurs en scène, à la place du juge, appelle les lecteurs-témoins à la barre, chaque fois pour un court fragment, une fugitive histoire de violence. Une basse continue sert de lit sonore à cette mise en scène linéaire, où le cérémonial de l’appel micro se répète, jusqu’à épuisement des trente minutes ; mais pas épuisement du recueil lui-même, pour lequel il faudrait plus de temps. Et à la fin, la question se pose : ce temps-là, pour rendre l’implacable polyphonie de Témoignage, ne l’aurait-il pas fallu ? La moitié de ce temps-là, peut-être ? Que reste-t-il du puissant puzzle d’une œuvre fragmentaire lorsqu’on y ponctionne des fragments ?
La chose frappe finalement par son évanescence. On entend tout à fait cette idée de ne pas abuser de la dramaturgie des assises, de proposer une mise en scène blanche et abstraite où le spectateur ne serait l’otage d’aucun piège émotionnel. Intéressant sur bien des textes, et plus intéressant encore en ce lieu où le réel déploie ses tragédies, ce choix ne prend malheureusement pas le contrepied du recueil poétique de Reznikoff, car le poète américain lui-même rejette la dramaturgie et le piège émotionnel. Cette mise en espace stylisée ajoute de l’abstraction à l’abstraction, blanchit du blanc, en quelque sorte. Par leur nature même, les fragments ne s’ancrent pas, ils s’envolent dans un cérémonial au rythme très mesuré, qui manque d’accidents, et la forme est trop courte pour qu’une esthétique de l’accumulation se développe vraiment. Peut-être n’est-ce pas un défaut, en tout cas le résultat déconcerte et offre une expérience, un concept, plutôt qu’une interprétation marquante d’un recueil méconnu en France.
Fallait-il monter ici et ainsi ce texte-ci ? La question reste. Personne ne regrette, toutefois, d’avoir entendu résonner des mots dans la Cour d’assises.

Manon Ona









Texte : Charles Reznikoff, traduction française de Marc Cholodenko, Témoignage © P.O.L Editeur
Mise en scène : Romain Jarry, Loïc Varanguien de Villepin
Regard chorégraphique : Charlotte Cattiaux
Avec Solene Arbel, Anne Charneau, Florence Poveda
Et les lecteurs volontaires : Rachel Bisseuil, Isabelle Bouvier, Valentin Chomienne, Maya Condeco, Loudia Coudon, Cécile Flahaut, Michel François Foulon, Elfi Forey, Marie-Claude Giraudier, Jean-Pierre Segaud, Alexandra Vinson

Le 12 janvier 2019
Assises de Toulouse (Théâtre Sorano, L'Usine)