CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Sujets// Théâtre Sorano




CONATUS ESSENDI


publié le 08/03/2020
(Théâtre Sorano)





« L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être 
n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose. » 
Spinoza, Éthique III, Proposition VII

 

Quatre ans après la création de la compagnie Divergences, Sylvain Huc – historien d’art puis danseur interprète avant de devenir chorégraphe –, continue sa recherche autour des corps avec Sujets, créé en 2018 et remarqué au Festival Montpellier Danse. Une chorégraphie essoufflante : à l’épreuve du silence et du rythme d’une musique électronique battante, les corps des danseurs y sont traversés par un exercice du ressassement en deçà des repères habituels ; une expérience de vibration technique, sensible et acoustique.

Matière nue

Deux femmes et trois hommes. Nu·e·s. Sujets qui interrogent l’œil. Assis sous les lumières, regards vivants et expressions pénétrant le public. Au début, le silence total suppose une immobilité, fait admettre une forme de figement : ravissement d’une lumière qui tombe sur les corps, ondoiement des surfaces de peau, les ombres des muscles en paysage. Telle une installation statuaire. La nudité s’offre comme une matière à explorer ; tous les corps sont au même niveau. Insensiblement, dans la lenteur ou l’accélération, à l’unisson, avec endurance, les danseurs accompagnent la naissance de leur propre déplacement dont on ne peut déterminer l’intention. Depuis l’intérieur, chaque muscle palpitant travaille la peau. Le mouvement est continu dans l’absence apparente d’objet. C’est le contraire de se retenir de bouger et c’est avant tout la suggestion de la densité de la matière.

Récit

D’un appui à l’autre, des cycles chorégraphiques emmènent les corps dans la répétition, orchestrée par les membres et leurs formes : jeux de glissements, ossatures ployant dans la reptation puis, succession des élans par à-coups et accélérations, déploiement des torses ; détente d’une jambe, d’un saut, retour à l’immobilité, debout, assis, debout… Une histoire d’érection, un corps qui se dresse à la force du souffle parce qu’il emplit et ouvre les organes, les visages, les attaches, les expressions en cris et en râles ; les danseurs redessinent de nouvelles limites. À deux, trois ou quatre corps, ils créent un échange. Entre eux, s’établissent une suite de sensations aériennes, de liens puissants, une attraction, une écoute enfin, et des logiques qu’aucune rationalité ni construction sociale ne peuvent déterminer ni interpréter : ils existent simplement, sans signes surajoutés, sans intention lisible, mais parce qu’ils se trouvent. Ils s’emboîtent, se heurtent et se portent, s’attrapent pour former un autre corps – superposés, dans la hauteur, passant par les détours de la chute et du saut, dans un entrelacs de prises : caresses, saisissements sublimes et déséquilibres ou détachements, qui aboutissent à une nouvelle stabilité.

Constellations sensibles

Le travail creuse ainsi des lignes de force dans l’espace : les corps sont surpris par des lumières contrastées, des films projetés qui délimitent en obliques et diagonales des tranches de couleur. Ces Sujets se déplacent dans des cadres, des zones, des rais, des axes où les membres s’isolent, disparaissent, croissent et se rejoignent. Ils transpercent la vision d’identités multiples, multiformes. Tels des aplats, des mouvements de couleur viennent à la surface des peaux, en surimposition des déplacements ; le travail de la lumière mêlé à celui de la musique fait disparaître les corps, de la même façon qu’une sculpture fait parfois oublier la matière dont elle est faite. Dans le silence parfait d’une profondeur mordante et rare, où craquent plateau et corps. Ou au contraire, sur un fond sonore en basse continue, un vrombissement auquel s’ajoute le battement d’une musique électro aux pointes aiguës et acérées, meurtrissant les chairs. Et toujours, cela communique avec cet art, cette sculpture du mouvement. Ainsi, Sylvain Huc et ses danseurs font-ils apparaître ici une forme de conatus essendi : la persistance à être de tout ce qui est vivant pour Spinoza. En deçà d’une histoire ou de toute signification, les émotions intenses et divergentes qui traversent universellement les corps.

Suzanne Beaujour









Chorégraphie : Sylvain Huc
Créé avec Gauthier Autant, Juliana Béjaud, Constant Dourville, Mathilde Olivares, Dan Vervoort
Avec Gauthier Autant, Juliana Béjaud, Constant Dourville, Mathilde Olivares, Paul Warnery
Assistants : Mathilde Olivares, Fabrice Planquette
Conception lumière et montage son : Fabrice Planquette
Musique : Alessandro Cortini

27 et 28 février 2020
Théâtre Sorano