CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Stallone// Théâtre Sorano




POUR LA COMPRENDRE


publié le 07/10/2019
(Théâtre Sorano)





Risin' up, back on the street
Did my time, took my chances
Went the distance, now I'm back on my feet
Just a man and his will to survive”
Survivor, Eye of the Tiger


Fabien Gorgeart avait déjà mis en scène Clotilde Hesme, mais au cinéma, dans le touchant et réjouissant Diane a les épaules où elle était presque de tous les plans. Un regard de cinéaste au plus près de son actrice que l’on retrouve dans Stallone, d’après la nouvelle d’Emmanuèle Bernheim. Seule derrière son pied de micro, sur le plateau nu du Sorano qui parait alors immense, sa présence est stupéfiante. Solaire, à la fois intense, douce et fébrile, alors même que sa sensualité est d’abord masquée sous des jeans taille haute un peu bouffants et un sweat oversized façon années 80. Seule ? Loin de là en réalité, on s’en rendra vite compte : à quelques mètres d’elle, Pascal Sangla, assis à une table de régie dont il ne bougera pas, est prêt à envoyer les premiers riffs d’Eye of the Tiger.

« Elle allait faire comme lui, tout recommencer »

Ça commence par un happy end, celui de Rocky III. Au mitan de sa vie, après avoir accédé au titre suprême, le boxeur s’apprête à raccrocher les gants lorsque lui est lancé un ultime défi… L’histoire d’une chute, puis d’une reconquête. Une renaissance. Lise est à peine au début de l’âge adulte lorsqu’elle voit le film un peu par hasard. Il va changer sa vie. Rompre avec l’existence étriquée qu’elle avait construite, exhumer ses rêves planqués au fond d’un débarras et s’autoriser à vivre sa vie. Rien d’excentrique. Juste sa vie. Une vie qu’Emmanuèle Bernheim resserrait en 55 pages, égrainant de courts paragraphes au rythme des tournants d’une existence ordinaire. L’écriture est quasi blanche, dénuée de psychologisation, les décisions sont prises et énoncées en une phrase, sans arbitraire pour autant. Une narration à la troisième personne et au passé, qui peint l’essentiel en quelques traits saillants, puis saute à l’épisode suivant. Un récit a posteriori donc, faussement objectif, composé comme un album photo : petits riens ou grandes cérémonies, où n’apparait que ce qui aura finalement compté. L’adaptation restitue ici le texte presque à l’identique, en superposant le personnage et la narratrice, comme on sentait dans la nouvelle originelle que l’auteure se mêlait à son personnage – plus encore qu’elle ne le croyait, révèlera ensuite sa propre vie. Voix de femmes amalgamées, en brèches et résonances, qui donnent à cette Lise une étonnante épaisseur.

« Pam  PamPamPam  PamPamPam »

D’abord droite à son micro, Clotilde Hesme raconte. Malgré la troisième personne, elle est Lise. Ses yeux ont brillé quand la voix de l’arbitre a prononcé la victoire par KO de Rocky Balboa. Elle est en 1982. Elle sent s’ouvrir en elle l’œil du tigre. Elle fredonne la chanson dans le métro en rentrant chez elle. « Stallone nage, Stallone cogne dans un sac de sable. Stallone court. Et il lui semble qu’elle nage, court, cogne avec lui. » Autour de ce personnage en plan moyen, Pascal Sangla vissé à sa table dessine une atmosphère : hors-champ, bord cadre, au second plan, tantôt flou, tantôt traversant le champ, il s’insinue d’abord par le son. Sa partition : musique d’ambiance et variations autour du leitmotiv de la bande originale, dialogues entre les personnages secondaires entendus de loin, interprétations fugaces de certains d’entre eux pour donner la réplique à Lise. Une voix, un ton, quelques phrases archétypales. Parfois un regard suffit, un geste ou une expression esquissés, et le rebond est effectué. On y reconnait la précision et la subtilité de cet artiste touche-à-tout, brillant improvisateur faussement désinvolte. Son contrepoint fournit de précieuses accroches à sa partenaire, qui ne joue que très peu les scènes ou de façon allusive, mais interprète la façon dont Lise en est traversée. Une sobriété de jeu comme de mise en scène qui offre tout l’espace du plateau ainsi que le corps de la comédienne en écran de projection pour le spectateur. Projection d’images et d’émotions au rythme syncopé de ces précipités de vie.
Car c’est bien de rythme qu’il s’agit. Comme dans la chanson de Rocky III. Comme dans les matchs de boxe. Comme au cinéma. Et l’on en revient au cinéaste. C’est en effet pétri de la grammaire du septième art que Fabien Gorgeart aborde le plateau, se saisissant de la liberté offerte par cet espace symbolique et y transposant admirablement sa syntaxe de réalisateur pour composer des images-mouvement qu’il monte avec virtuosité. Un langage déjà contenu en partie dans le texte d’Emmanuèle Bernheim, qui travaillait aux Cahiers du Cinéma et choisissait là d’écrire à partir d’un mythe cinématographique, mais qui est déployé ici de façon singulière et très convaincante.
Ainsi, comme dans la nouvelle originelle, la concision des images leur confère une densité folle, l’apparente pudeur fait plonger dans le plus intime, et de la sobriété jaillissent d’intenses émotions, faisant luire le fil secret d’une vie.

Agathe Raybaud









D’après Stallone d’Emmanuèle Bernheim
Conception : Fabien Gorgeart, Clotilde Hesme
Mise en scène : Fabien Gorgeart
Avec Clotilde Hesme, Pascal Sangla
Son et musique live : Pascal Sangla
Lumières : Thomas Veyssière
Collaboration artistique : Aurélie Barrin, Cyril Gomez Mathieu

8 au 10 octobre 2020
Théâtre Sorano