CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

SStockholm// Théâtre Sorano




THÉORIES DE L'ATTACHEMENT


publié le 17/11/2019
(Théâtre Sorano)





En boxe, cela s’appellerait un coup de poing au foie. Adversaire à terre, souffle coupé. C’est par cette image que l’on pourrait résumer la sensation que laisse SStockholm, spectacle du collectif bordelais Denisyak, programmé au Sorano dans le cadre du festival Supernova.

3096 jours*

Tirée d’une histoire vraie, SStockholm est l’adaptation d’une affaire criminelle qui s’est déroulée en Autriche en 1998. À l’âge de 10 ans, la jeune Natascha Kampusch est enlevée sur le chemin de son école, à Vienne. Durant plus de 8 ans, son ravisseur, Wolfgang Přiklopil, la séquestrera dans le sous-sol de sa propre maison ; une pièce de 5 m² sans fenêtre, meublée au fur et à mesure de sa captivité. Alors que tout le monde la croit morte, l’adolescente finira par s’échapper et son geôlier se suicidera le soir même de son évasion. Le témoignage de Natascha Kampusch donnera des détails sur le quotidien de sa claustration. Humiliations, privations, sous-nutrition, tortures physiques et psychologiques, sévices… 8 ans de pulsions de vie contre des pulsions de mort. 8 ans d’intimité entre les deux individus aussi, pour obliger la captive à se comporter comme une enfant modèle, Přiklopil souhaitant qu’ils deviennent tous les deux une sorte de « ménage normal ». Impossible d’imaginer l’emprise extrêmement puissante, ce lien paradoxal qui s’est construit d’année en année, et qui fera dire à la jeune femme plus tard « il faisait partie de ma vie ». Le syndrome de Stockholm s’invite dans l’histoire comme une question lancinante et un plausible mécanisme de survie. Un attachement incompréhensible fait de compromis dans le but de se protéger, et de (sur)vivre au cœur d’une adoption arbitraire et cannibale.
Avec SStockholm, le texte de Solenn Denis cherche à s’éloigner de l’histoire de Natascha Kampusch en gommant les identités originales. Franz et Solveig deviennent ainsi les personnages de ce huis clos étouffant. Franz le bourreau, qui désire profondément effacer l’ancienne vie de Solveig en la rebaptisant Violaine… avec son accord. Pour que le jeu fonctionne, il doit obtenir sa capitulation dans les moindres recoins de sa personnalité. Franz a l’éternité avec lui, et use de son pouvoir pour éroder patiemment le mental de Solveig, devenue sa chose. Dans une scénographie rappelant une cave (terre battue, murs verdâtres, néons, une seule porte), les spectateurs assistent aux méandres de la relation persécuteur / persécutée. Des conversations qui semblent banales, des bavardages qui prennent régulièrement un mauvais détour, jusqu’à la violence. « Tu connais ma main, tu sais comme elle tombe sur toi ». Il s’agit presque d’un jeu pour survivre, un jeu pervers dominant / dominé qui bascule de l’un à l’autre selon les jours. « Tu me donnes ça, je t’accorde ça ». Que faire quand la liberté se limite au fait de pouvoir remettre sa culotte quand « ça » est terminé ? Dire « je t’aime » dans ces conditions, ça donne quel sens à l’amour ?

Cauchemar éveillé

Par une mise en scène frontale, considérablement épurée et sans échappatoire, le public n’a que peu de répit. Cela commence par un bavardage anodin, si déconcertant par sa normalité qu’il met d’emblée mal à l’aise. La proximité public / comédien·ne·s accentue l’intimité de cette violente plongée en apnée. L’aspect « loupe cinématographique » est à double-tranchant (en ce sens qu’il ne supporte pas la demi-mesure), mais le jeu est impeccable. Erwan Daouphars est impressionnant de justesse. Le choix d’un traitement brut, autant dans le texte que dans le jeu sur scène, rend compte avec efficacité de la gravité de ce qui se trame. Le bégaiement du texte, à l’occasion d’une longue boucle où les mêmes mots sont prononcés dans des situations différentes, donne le vertige. Il met en lumière l’aspect répétitif, destructeur et sans fin d’un tel drame. Peut-être l’origine du double « S » dans le titre du spectacle ? Une sorte de disque rayé butant sur la même chanson, interprétée de mille manières différentes. Certains moments sont difficilement soutenables, et mettent en relief les déviances liées à l’enfermement. Lente destruction physique et psychique, aliénation à l’Autre, dépendance affective, incapacité mentale à sortir du cercle vicieux, dépossession de soi pour se fondre dans la volonté de l’Autre. Poignets et chevilles entravés, jusqu’aux barreaux d’une prison mentale où l’esprit reste pétrifié, en état de sidération. Seuls les besoins minimums subsistent ; dormir, se laver, écouter la radio, manger une pizza. Perdre son intégrité, être écrasé, phagocyté, annihilé. Devenir une chose, un insecte, un objet que l’on peut manipuler et casser. Et au fond, ce moi intérieur qui résiste farouchement, les yeux écarquillés.
Même si quelques réserves pourraient poindre au niveau d’un texte parfois trop écrit (entre la poésie et le jeu sur les sonorités), SStockholm perturbe et secoue son auditoire, ne serait-ce que par sa persistance après spectacle. Le domaine de la psychologie renferme un mot précieux résumant la reconstruction après de tels traumatismes, un mot-trésor capable de cicatriser les plaies, un mot-trésor qu’il faut savoir puiser dans les replis les plus intimes de soi : la Résilience.

Marc Vionnet









Durée 1h30
Texte : Solenn Denis
Mise en scène : Création collective – Le Denisyak et Faustine Tournan
Avec : Erwan Daouphars, Faustine Tournan, Solenn Denis
Scénographie : Éric Charbeau et Philippe Casaban
Création lumière : Yannick Anché
Création sonore : Jean-Marc Monteran
Regard chorégraphique : Alain Gonotey
Construction décors : Nicolas Brun et Stéphane Guernouz

* : 3096 jours est le titre d’une autobiographie de Natascha Kampusch publiée en 2010.

© Pierre Planchenault

15 et 16 novembre 2019
Théâtre Sorano