CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Sous la toile de Jheronimus// La Grainerie




DE PIGMENTS, D’OS ET DE RÊVES


publié le 03/12/2019
(La Grainerie)





Dans cette période qui sent poindre les prémisses d’une magie hivernale, la compagnie Les Colporteurs a pris place à La Grainerie. Caravanes, chapiteaux, guirlandes de lumières colorent ce décor qui accueille deux des spectacles de la compagnie : Toyo ! (création 2019, un tout public à partir de 4 ans) et Sous la Toile de Jhéronimus, un spectacle pluridisciplinaire à la renommée internationale. À la fois contemplatif et tragicomique, l’esquisse du projet tire ses racines d’un tableau, et non des moindres : Le Jardin des délices.

Au pays des merveilles

Des animaux montés par des corps élancés et nus ; des hominidés hybrides qui parsèment un paysage voluptueux ; des instruments de musique démesurés que tentent de maintenir debout des êtres pâles et frêles. Sous le premier chapiteau, les yeux s’imprègnent des détails, entre onirisme et cauchemars, de la toile de Jheronimus van Aken – dit Jérôme Bosch. Sous le second chapiteau, une voix pure et cristalline perce l’obscurité, exulte son chant en un souffle créateur. Une ombre entoure de ses mains un disque lumineux projeté au sol, lui donne matières et formes jusqu’à l’émergence d’une sphère, bien solide, qui libère sur le plateau ses créatures fantasmagoriques.
Sous la toile de Jheronimus suit la progression du triptyque originel, ébauchant le spectacle avec la partie la moins connue – celle des pans extérieurs – représentant la Création du Monde. Suivent alors les volets de la naissance des premiers êtres vivants ; du jardin des délices jusqu’à ce monde dystopique, véritable enfer(s) sur terre. Ces personnages que l’on voit défiler au plateau sont ceux imaginés par le peintre : arbre mouvant aux branches composées de mains tenant des pommes rouges, créatures-carapaces à jambes humaines ou mi-homme mi-oiseau… Libérés du cadre, ils empruntent plus à l’animal qu’à l’humain, se déplacent gracieusement en mêlant indissociablement cirque, danse, acrobaties et clown. Les artistes s’effacent au profit de ce qu’ils incarnent, tant et si bien qu’ils en sont parfois méconnaissables.
Les costumes, de tissus et de bois, évoquent dans une première partie le primitif, l’essence primaire et le retour aux origines. L’utilisation du plastique, dans une seconde partie, suggère une ère plus proche d’aujourd’hui, dans laquelle certaines matières peuvent encore être sublimées. Cette grâce et cet instinct primal s’estompent définitivement dans une dernière partie au fort clair-obscur. Les corps sont arqués, courbés, accentués en des figures inquiétantes ; leur déplacement arythmique produit une ambiance de cauchemar. Les hommes et les femmes y sont dépeints dans leurs attraits les plus extrêmes, des femmes jouent de fouets et couteaux, un homme vomit des pièces de monnaie… autant de maux qui ne sont pas sans évoquer les péchés capitaux et l’enfer comme châtiment.

Palimpseste

L’utilisation d’un vidéoprojecteur replace ce monde circassien attaché à ses traditions dans l’air du temps. La lumière – qui n’est pas sans rappeler la surface plane de la toile vierge – dépasse la simple projection d’images, et regorge d’inventivité sur la première moitié du spectacle pour devenir plus factuelle et illustrative ensuite. Sur scène également, un piano « préparé » dont Antoine Berland n’hésite pas à délaisser le clavier pour créer des sons depuis les entrailles de bois et de cordes de son instrument. Un dialogue s’installe avec un violon. L’archet maintenu par Coline Rigot répond en cordes vibrées, pincées ou bien tirées, aux sonorités grattées ou tapées du piano. La musique nourrit les ambiances, accentue et accompagne les personnages, fait ressortir certains des détails sans doute passés inaperçus. La prestation corporelle des musiciens offre un spectacle complémentaire et bascule entre intra et extradiégèse, comme des êtres en retrait de cette farandole.
S’il n’y a rien à redire sur l’esthétisme et l’orchestration, le spectacle pourrait néanmoins faire des déçu·e·s quant à la partie en écho au jardin : un peu démunie sur le plateau alors qu’elle est foisonnante sur le tableau d’origine. Le dernier volet, enfin, dessine une réflexion élaborée et une critique sociale intelligemment ficelée, mettant en avant l’incapacité des individus à mesurer le danger que peuvent représenter celles et ceux jugé·e·s ridicules ou grotesques. L’humanité semble marquée par la répétition et le cycle, rejouant les mêmes erreurs, tant et si bien que le tyran exubérant apparaissant dans le spectacle pourrait tout à fait être réactualisé en un ex-animateur TV au postiche blond-platine (Trump pour ne pas le nommer).
Mais que le public ne se laisse pas décourager par la tragédie qu’augure ce dernier volet, et s’arme de ses plus belles convictions : c’est entre ses mains que la compagnie Les Colporteurs confie désormais le pinceau, pour repeindre sur ces temps sombres un semblant d’utopie.

Renard









Conception, mise en scène, dramaturgie et scénographie : Antoine Rigot en collaboration avec Alice Ronfard
Conseil artistique : Agathe Olivier
Assistante à la mise en scène : June Claire Baury
Artistes de cirque : Camille Magand, Gilles Charles-Messance, Anatole Couëty, Julien Lambert, Lisa Lou Oedegaard, Agathe Olivier
Artistes musiciens : Antoine Berland, Coline Rigot
Direction technique : Pierre-Yves Chouin
Régie son : Stéphane Mara
Régie lumière : Olivier Duris
Régie plateau : Max Heraud
Régie chapiteau : Jean-Christophe Caumes, Tom Khomiakoff & Christophe Longin
Conception technique et réalisation scénographique : Nicolas Legendre en collaboration avec Max Heraud
Composition musicale : Antoine Berland
Création lumière et vidéo : Mariam Rency et Olivier Duris
Création costumes et accessoires : Hanna Sjodin, Frédéricka Hayter
Constructions : Jean-Christophe Caumes, Max Heraud, Sylvain Vassas Cherel

© DR

29 novembre au 21 décembre 2019
La Grainerie