CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Soulèvement// CIAM - La Fabrique




DU CHAOS NAÎT UNE ÉTOILE


publié le 04/02/2020
(CIAM - La Fabrique)





Tout est chaos [...]
Je cherche une âme, qui 
Pourra m'aider
Je suis 
D'une génération désenchantée.
Mylène Farmer, Désenchantée

 

Tous les samedis, tous les matins dans les journaux – et bien avant les gilets jaunes, et pas qu’en France – l’ambiance est à l’insurrection. D’ailleurs, cette édition du festival Ici & Là organisé par La Place de la Danse concorde avec la prise d’ampleur du mouvement « Art en Grève » à Toulouse. Dans ce contexte, Soulèvement, la nouvelle création au titre programmatique de Tatiana Julien ne pouvait être plus au fait de l’actualité. Elle répond à un besoin urgent qui s’exprime ici par la danse – et non seulement pour la danse. En passant du théâtre de Chaillot au CIAM, la jeune chorégraphe fait aussi acte politique : accepter de jouer à l’université après une scène nationale est déjà une belle preuve d’humilité et de démocratisation de l’art.

« L’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme » Albert Camus

À la fois chorégraphe et interprète, Tatiana Julien est seule sur scène. Vêtue d’une combinaison moulante à paillettes attirant les flashs des projecteurs, elle entonne en lip-sync Désenchantée, le tube planétaire de Mylène Farmer. L’image d’une star se tisse ainsi au fil de ses actions. Outre cette esthétique du show, la danseuse met son corps en révolte : torsions, pulsions, tensions, frictions et grimaces évoquent les forces déployées dans la lutte.
Les gradins sont placés en bifrontal de part et d’autre de la silhouette argentée, qui joue de cet espace scénique évoquant à la fois un podium de défilé et un couloir trop exigu pour un corps en pleine explosion. Cela crée par ailleurs une forte proximité physique avec le public : un parti-pris audacieux qui demande de mobiliser beaucoup d’énergie, d’autant plus pour parvenir à occuper seule l’attention d’une salle pleine… Mais pour cela, Tatiana Julien ne manque pas de ressources. C’est une pile électrique qui grimpe aux gradins, qui court à l’extérieur de la salle, qui glisse nue sur le sol… Et lorsque l’agitation s’atténue, c’est pour faire entendre les mots de Jack Lang, André Malraux, Albert Camus, Martin Luther King – pour ne citer qu’eux… Clameur de voix d’hommes ayant marqué la pensée occidentale du siècle dernier, retentissant dans la bouche de la danseuse. Enchainés de la sorte, ces mots recomposent un discours imaginaire d’une grande humanité – invoquant le rapport de chacun à l’art, à l’existence et à la révolte. Puis, tandis que le seul regret que l’on formule à leur sujet est leur unanime masculinité, surgit l’apparition sensuelle de « l’Hymne des femmes, donnant ainsi leur place aux oubliées.

La danse comme réponse

Tatiana Julien puise son esthétique à des sources multiples pour les faire fusionner en un flow continu : krump, danse classique, boxe, gestuelle codifiée d’hommes politiques ou de supporters de foot, pas de danse extraits du jeu vidéo Fortnite, etc. S’il peut être vain d’essayer de recomposer archéologiquement les influences choisies par la chorégraphe, il est certainement important de souligner les provenances à la fois populaires, commerciales et savantes de ses références. Celles-ci agissent comme des images subliminales sur les perceptions du spectateur et, mises bout à bout, constituent des flashs mémoriaux retraçant une certaine histoire de la révolte. Passant sans transition ni même d’articulation logique d’un tableau à l’autre, Soulèvement tisse flash après flash un réseau d’influences complexe semblable à un fil Facebook. Un trop-plein d’informations hétéroclites auxquelles la danse semble répondre par la frénésie.
Porter ce regard d’ensemble permet d’échapper à la question du « qu’est-ce qui fait sens ? » pour rebondir sur « comment cette génération parvient-elle à donner du sens ? ». Une hauteur de vue à laquelle on ne peut qu’adhérer, et qui renouvelle dans le fond comme dans la forme des réflexions qui pourraient devenir consensuelles dans ce type de manifestation culturelle. Par sa manière d’exprimer cela sans détour, Tatiana Julien parvient à proposer un être physique révolté face à la confusion qui caractérise notre époque. Une proposition rare, aussi parce qu’il est rare d’être pris·e dans les bras d’une danseuse nue, rare de sourire à la vue d’un individu en plein délire. Ainsi, Soulèvement parvient-il à provoquer de l’enthousiasme et de l’émerveillement, au cœur même du désenchantement. Et il invite à personnaliser la contestation – à travers les écrans d’ordinateur, la variété française, les rituels du spectacle contemporain… Alors, quelle sera la vôtre, de révolte ?

Clémentine Picoulet









Chorégraphie et interprétation : Tatiana Julien
Création sonore et musicale : Gaspard Guilbert
Création lumière et régie générale : Kevin Briard
Costumes : Tatiana Julien, Catherine Garnier
Documentation : Catherine Jivora
Regards extérieurs : Clémence Galliard, Sylvain Riéjou

28 janvier 2020
CIAM - La Fabrique