CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Sorry for paradise// Le Ring




EN QUÊTE DE LUCIOLES


publié le 25/11/2019
(Le Ring)





« La danse vivante des lucioles s’effectue justement au cœur des ténèbres. »
Survivance des lucioles, G. Didi Huberman, Minuit, 2009.

 

L’écriture de Julie Pichavant est dominée par la narration ; à la première personne, elle devient un objet de mise en scène et oscille entre des paysages poétiques et quelques dialogues sur le plateau. Elle témoigne d’un travail d’enquête sur l’effondrement en cours — ici, celui de la région colombienne des fleuves Rio Quindio, Rio la Vieja, Rio Cauca, Rio Magdalena, puis de l’océan Atlantique. Dans Sorry for Paradise, présenté au Ring par Zart Compagnie, il est question d’y retrouver les lueurs d’une résistance à l’oppression néolibérale qui détruit l’environnement et assassine quotidiennement les insoumis.

Écozone néotropicale

L’auteure se place sous l’égide de Survivance des lucioles, texte de Didi Huberman qui réagit à la vision pessimiste de Pasolini sur la disparition des lucioles, causée, selon lui, par le néofascisme de son époque. Symbole des îlots de résistance, les lucioles sont à considérer du point de vue d’un horizon, l’effondrement, ou bien au plus près, là où se joue la possibilité de résister. À distance, on ne les perçoit pas ; sur place, on peut rapporter leur scintillement faible et offrir leurs témoignages : c’est l’objet de Sorry for paradise. Chaque récit décline le lien des hommes à la terre, la narration est donc très descriptive et crée beaucoup d’images : les territoires, leur spécificité naturelle exceptionnelle, leur aspect paradisiaque où la pollution et le crime organisé reste cachés à l’œil, mais qui se perçoivent à quelques détails pour des yeux informés, celui des locaux. Évocations d’hommes, paysages et horizon sont tous trois pris ensemble, et tous trois pris dans le même rapport d’agencement de distances, entre lointain et proche : des cartes géographiques déposées au sol donnent l’impression, par le décalage des échelles, que les comédiens qui s’y déplacent sont des existences en gros plan, au plus proche du public. Verticalement, sur le mur de fond de scène sont projetées des photos, vidéos, images des fleuves et de la nature environnante. Le travail de perspective est notable sur le plateau : le public est placé au cœur du dispositif scénique et partagé en trois directions : à chacun de parcourir les distances et de percevoir la vie qui se maintient ou la mort à l’œuvre. Ces distances sont aussi temporelles : entre traditions des peuples originaires, vie(s) en sursis à cause de l’économie mondiale et vision catastrophique d’un écosystème moribond. La culture des morts qui prédomine sous ces latitudes a justement de quoi questionner : est-elle le signe des temps de l’effondrement ou le point de conscience qui dénote un espoir, une forme de dignité ?

Paradis perdu

Le fil narratif est en réalité un aller-retour incessant entre des tranches de vie et des paysages, des traditions et des économies antagonistes. Se dessinent des profils sur un ciel sombre, des voix solitaires en quête d’un parent, des corps disparus, cachés, des travailleurs harassés entre cigarettes et alcool… Ou encore le pillage des ressources figuré par des sacs de gravats emplis de poussière pulvérulente, où miroitent parfois des sources lumineuses diverses, éléments de décor et de jeu à la fois. Les comédiens entrent en jeu de façon alternée et plutôt solitaire : tous disent leur perte tragique, la condition devenue inhumaine, vouée à la mort, à son culte. Ce plateau sert de support autant à une exposition d’images de cimetières de corps sans noms rendus à la nature, qu’aux discours sensibles d’un spectacle vivant. La mise en scène travaille des matériaux divers et disparates qui rendent parfois le déplacement dans l’espace un peu indécis et hésitant ; certaines transitions manquent aussi d’un rythme tenu. La succession des récits et du discours cadre semble donc floue, et les changements de plateau ne sont pas toujours lisibles. Il y a pour autant de beaux moments de jeu et les témoignages sont poignants : une scansion plurielle, émaillée de moments de paroles souvent bilingues qui se répondent et dressent un tableau intransigeant et complet d’une réalité d’une guerre contemporaine. Une guerre ouverte qui ne dit pas assez souvent son nom.

Suzanne Beaujour









Zart Compagnie
Texte, mise en scène : Julie Pichavant
Scénographie : Philippe Pitet
Regard chorégraphique : Ti Nguyen
Avec : Matias Alejandro Wowk, Christophe Hauguel, Julie Pichavant, Fabrice Camboulive, Philippe Pitet
Compositeur, musicien : Fabrice Camboulive

© Visages Vagabonds

21 au 23 novembre 2019
Le Ring