CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Sorcière(S)// CIAM - La Fabrique




PHILTRE D’AMOUR POUR ENFANTS PERDUS


publié le 21/12/2019
(CIAM - La Fabrique)





« On sentait soudain que tout était possible, et peut-être que la joliesse inoffensive, 
la gentillesse gazouillante n'étaient pas le seul destin féminin envisageable. 
Sans ce vertige l'enfance aurait manqué de saveur. »
Mona Cholet, Sorcières


Abandonnant figure humaine pour être au plus proche de leur animalité, Elsa Caillat et Clémentine Lamouret creusent avec Sorcière(s) certains des questionnements esquissés dans Tendre Suie en 2010 : aborder la question du genre et ses clichés pour mieux en briser les codes, défendre que l’on ne soit pas moins homme ou femme en assumant sa part de masculinité et de féminité. Un parti-pris audacieux, d’autant que la compagnie Toron Blues choisit de le défendre avec un spectacle jeune public, présenté ici à La Fabrique. Une promesse ambitieuse sur un sujet primordial, qui n’est malheureusement pas entièrement tenue.

Dis-moi ton genre, je te dirai qui tu dois être

Dans un arbre au tronc composé de peaux de bêtes ondulant sous les projecteurs, dansent un bras, une jambe, et encore un autre bras et une autre jambe… Les corps des deux circassiennes se mêlent et se prolongent avec sensualité, replongent dans le creux de ce refuge matriciel pour en ressortir plus haut, ou plus bas, en un entremêlât de fourrures. Un loup exclu de sa tribu en raison de son manque de virilité et une sorcière loin de l’habituelle enchanteresse ou de la maléfique mégère ; voici les deux personnages qui composent ce conte mettant l’accent sur ceux que l’on met au rebut des récits comme de la société. Deux êtres marginaux qui se cherchent et se séduisent en des chorégraphies plus proches de la danse contemporaine que du cirque et qui, loin de se vouloir impressionnantes, sauront séduire les plus jeunes spectateurs.
Un narrateur relate leur histoire depuis une bande sonore agrémentée de bruits d’oiseaux et de mélodies enfantines. Les compositions musicales sont rythmées et entraînantes, mais la compréhension du récit est parfois malaisée : le niveau de langue choisi et l’absence d’incarnation au plateau des propos tenus empêchent de faire totalement corps avec l’ensemble. D’autant que les costumes créés par les deux artistes, bien qu’ils soient très beaux et finement réalisés, peuvent prêter à confusion. Emmitouflée dans ses peaux – qui ne sont pas sans évoquer l’iconique Princesse Mononoké – la sorcière ne fait à aucun moment état de quelconques « pouvoirs » et ne se démarque de son acolyte que par son absence de museau de loup, ce qui à mesure du spectacle, tend à perdre les plus jeunes dans la distinction des deux protagonistes.
On attendrait alors que la magie vienne de la scénographie, les différentes utilisations d’un écran et de la vidéoprojection étendant de façon prometteuse les limites de l’espace scénique à l’infini. Pourtant, si certains usages sont bien pensés, telles l’apparition ou la disparition des personnages en prolongement du plateau, la scène se cloisonne très vite en un écran. Quant aux jeux d’ombres chinoises dans lesquels se distinguent parfois un visage ou une main, ils restent trop vagues pour témoigner véritablement d’une atmosphère magique et ont de la difficulté à plonger pleinement le public dans l’univers proposé.

Désillusions sous la peau

Mais la principale difficulté à maintenir le spectateur dans la diégèse tient à la mise en œuvre même du projet du spectacle. Les chorégraphies et interventions ont tendance à s’étirer sans développer véritablement l’histoire ni le propos, se cantonnant à un aspect performatif et technique – sans que celui-ci soit en outre pleinement abouti. D’autant qu’aucun des deux personnages ne s’absout des corps qui les incarnent : la comédienne ne s’efface pas suffisamment pour laisser apparaître la bête, être éminemment masculin qui explore sa féminité ; et la sorcière reste cloisonnée aux archétypes féminins, érotisant son caractère ingénu. Le récit reste concentré sur sa recherche et son exploration amoureuse sans explorer le versant de la femme guerrière et indépendante ; quant au loup, sa problématique s’efface tant et si bien qu’il parait, en fin de compte, n’exister que grâce à sa compagne. La pièce semble ainsi plutôt explorer une sensualité aux accents homosexuels : une thématique passionnante et tout aussi adaptée à un spectacle jeune public, mais qui ne s’inscrit pas dans la promesse du spectacle. Une déception à la hauteur des attentes créées par les intentions affichées. En espérant que la portée féministe de l’écriture de Toron Blues, dont on ne doute pas de l’engagement, pourra s’épanouir pleinement dans Chienne et Louve, sa prochaine création.

Renard









© DR

Artistes de cirque / Auteures : Elsa Caillat et Clémentine Lamouret
Création musicale : Delfino, chanteur des Barbarins Fourchus et Grégory Minio
Regard chorégraphique : Chloé Caillat
Régie, création lumière et vidéo : Joao Paulo Santos
Création costume et scénographie : Elsa Caillat et Clémentine Lamouret

14 décembre 2019
CIAM - La Fabrique