CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Sopro (Souffle)// Théâtre Garonne




LE PARADOXE DE LA SOUFFLEUSE


publié le 25/11/2019
(Théâtre Garonne)





Tiago Rodrigues, un habitué du théâtre Garonne, était de retour à Toulouse. Après le magnifique Bovary (voir ici), création subtile autour du roman de Flaubert, et le très émouvant By Heart (voir ), consacré à l’apprentissage d’un sonnet de Shakespeare par dix spectateurs, le metteur en scène et dramaturge portugais est venu proposer Sopro (souffle), une nouvelle histoire de théâtre. Cette pièce singulière est construite autour de la figure de Cristina Vidal, l’authentique souffleuse du Théâtre National de Lisbonne, dont il est le directeur.

« Au théâtre, nous respirons tous le même air. »

Bien avant le début du spectacle, Cristina Vidal, petite femme à lunettes toute de noir vêtue, est debout sur le plateau. Elle déambule lentement sur le vieux parquet d’un théâtre en ruines, aux planches disjointes et envahies par les mauvaises herbes, où elle a travaillé toute sa vie. Seule comme l’unique survivante d’une apocalypse. Puis, les comédiens rentrent tour à tour sur scène. Elle les suit comme leur ombre et entreprend de souffler le texte à chacun d’eux. Deux jeunes comédiennes – Beatriz Brás et Beatriz Maia – interprètent à tour de rôle la vie de celle qui a travaillé toute sa vie dans ce théâtre. Une femme qui va tenter, par ses histoires professionnelles et ses confidences personnelles, de rendre vie à ce théâtre endormi. Se succèdent ainsi des moments d’une vie : la découverte du théâtre depuis le trou du souffleur par une enfant de 5 ans, les souvenirs professionnels de Cristina, et la genèse du spectacle, la proposition du metteur en scène (joué par le jeune Marco Mendonça) de faire d’elle le centre de son nouveau spectacle. Cristina souffle également le rôle pour deux autres comédien·ne·s sur scène, Isabel Abreu et Romeu Costa, permettant au public de réentendre les grands textes qui ont bercé sa vie professionnelle (Harpagon, Antigone, Bérénice, ou les personnages de Tchekhov).

« 18 minutes 43 »

Moins de 20 minutes, c’est le temps des répliques soufflées par Cristina Vidal tout au long de sa carrière ! Tiago Rodrigues en fait un spectacle d’1h45, parfois un peu décevant. Car Sopro est une pièce qui est par son essence même un paradoxe, une pièce née de la volonté du metteur en scène : « créer une collection d’histoires qui nous révèlent les poumons d’un théâtre », une respiration théâtrale rappelée de façon très poétique par le vent qui agite les rideaux blancs du cadre de scène. Elle place sous les feux des projecteurs un personnage obscur et ordinairement invisible du théâtre. « Ma fierté est que personne ne sache que j’existe », fait dire Rodrigues à Cristina. Son costume noir et sa position en retrait en témoignent tout au long du spectacle, car jamais elle ne quitte la scène ; présence essentielle sans qui les protagonistes ne peuvent agir. Jamais on ne se perd toutefois : la vie et le théâtre se mêlent harmonieusement et les personnages fictifs sont aussi vivants que les personnes réelles dans ce théâtre en ruine. Cependant, la présence sur scène de Cristina Vidal est à la fois la meilleure et la pire chose du spectacle. La meilleure, car cette femme de l’ombre, placée contre son gré dans la lumière, est très émouvante. La dimension autobiographique de la pièce s’en trouve renforcée. Mais le dispositif choisi, qui lui fait souffler sur scène toutes les répliques derrière les personnages, ralentit le rythme de la pièce. Le côté systématique de ce jeu paraît même lassant par moments. En proposant plusieurs fins alternatives, ce spectacle contient d’ailleurs sa propre critique, les personnages ironisant sur l’incapacité du dramaturge à conclure son spectacle. La succession d’anecdotes sans véritable progression donne par ailleurs au spectacle un aspect discontinu, inégal tant dans sa densité que dans ses intentions. Une construction faisant alterner des moments parfois maladroitement comiques (quand l’acteur répète les didascalies comme un texte), et des instants de grâce et d’émotion – comme le souvenir d’une petite fille de 5 ans qui découvre comment un acteur donne son sens à la phrase. Un sens indispensable, sans quoi cet enchaînement de mots ne serait qu’une succession de syllabes incompréhensibles.

Stéphane Chomienne









Texte et mise en scène : Tiago Rodrigues
Avec : Beatriz Brás, Beatriz Maia, Cristina Vidal, Isabel Abreu, Marco Mendonça, Romeu Costa
Scénographie et lumière : Thomas Walgrave
Assistanat à la mise en scène : Catarina Rôlo Salgueiro
Son : Pedro Costa
Costumes : Aldina Jesus
Régisseur : Catarina Mendes
Opération lumières : Daniel Varela
Traduction : Thomas Resendes
Surtitres : Rita Mendes

© Filipe Ferreira

13 au 22 novembre 2019
Théâtre Garonne