CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Solex// Le Ring




CES DEUX MÉCANIQUES


publié le 08/10/2018
(Le Ring)





« Les solex, c’était avant l’invention du vent. »

Entre les murs bruts et gris du Ring, le comédien en bleu de travail et son solex en cours de remontage ont l’air dans leur élément. S’adressant directement au public, Fabrice Guérin l’installe dans un double rôle de confident et d’élève. Un joli spectacle, monologue d’un homme qui extériorise, racontant de front sa mère à l’hôpital et la beauté mécanique et nostalgique du solex.

Chirurgiens, mécaniciens : même combat

Cette nouvelle création de Fabrice Guérin – qui en signe l’écriture, l’interprétation et quasiment la mise en scène bien que Garniouze soit intervenu dans le processus – se place dans la continuité de son travail, avec un intérêt pour le croisement entre plusieurs domaines d’activité, plusieurs champs lexicaux : science et théâtre, art et visite guidée, objet et vivant… Ici, s’entrecroisent des histoires de garage et d’hôpital, de mécanique et de chirurgie, avec humour et un peu de digression. Des comparaisons logiques, efficaces ou poétiques, sont amenées légèrement ou maladroitement par un personnage bien campé, qui obtient l’adhésion du public, malgré des inflexions de ton assez répétitives.
Un texte plutôt bien écrit, si l’on met de côté quelques hasardeux calembours – à moins de considérer qu’ils participent du personnage. La narration parallèle entre l’histoire du solex et celle de sa mère – comment s’est-elle retrouvée sur une table d’opération ? – avance progressivement et en alternance. La fin surtout, très bien amenée, fait sens et ne laisse pas la métaphore tomber à plat. Cependant, nul besoin de lire entre les lignes : le parallèle arrive très vite sur la table, on comprend bien que le personnage projette sur son ouvrage l’opération de sa mère, et bien qu’on suive en direct son attente du coup de fil décisif, la pièce manque un peu de tension.
Si la métaphore est si explicite, c’est certainement lié au point de départ : l’idée du spectacle semble née d’abord d’une envie de parler de cette expérience personnelle, avant d’être conjuguée à un intérêt (théâtral) pour la mécanique et le solex. Ces derniers apparaissent donc parfois comme une solution de mise en scène, un enrobage du fond, dont la capacité poétique aurait pu suffire. D’un autre côté, tandis que le héros présente au public à travers ses bavardages une ribambelle de personnages liés à l’univers du solex, du garage, de la petite ville, il ne dit pas grand-chose sur sa mère, leur relation, leur histoire, s’en tenant presque au présent de son hospitalisation. On a donc parfois un peu de mal à éprouver de l’empathie pour cette mère, plus archétype maternel que véritable personnage.

Aide-toi et le solex t’aidera !

Et pourtant on ne s’ennuie pas, une émotion furtive survient en différents moments et l’on apprend beaucoup de choses sur le fonctionnement d’un moteur de solex – on a même droit à prendre en main et se faire passer un élément. Le concept du spectacle est efficace et le pari, tenu : l’intrigue principale est finalement celle du remontage en direct du moteur de solex, jusqu’au démarrage – si tout va bien ! – de l’engin fraîchement ressuscité. L’immédiateté de la mécanique, complexe et maîtrisable à la fois, est portée par le comédien-mécanicien qui se salit les mains sur scène et partage avec son public le plaisir de manier les objets et les forces mécaniques de la nature, sans être dupe de l’évolution technologique et virtuelle qui l’entoure. Donnant une certaine force aux silences quand il interrompt son discours pour se concentrer sur l’imbrication d’une pièce, laissant entendre les métaux qui s’entrechoquent, le son de sa clé à cliquet… Entre cette place importante qu’occupent les pièces et outils de mécanique, la comparaison qu’il fait entre son étau sur trépied et un oiseau, et la manière visuelle dont il organise son atelier-plateau, on décèle l’intérêt de Fabrice Guérin pour un rapport à l’objet assez intime, presque marionnettique.
Il y a quelque chose du jeu, mais aussi de l’animisme ou du vaudou dans cette opération de remontage liée à une personne dans le coma, comme si l’une allait influencer l’autre. En passant ce solex sur le billot pour s’occuper les mains et l’esprit, le fils rappelle que peu importe l’âge, il est toujours l’enfant de sa mère, cet humain qui, lorsque survient un événement dramatique ou bouleversant, éprouve le besoin de se raccrocher à quelque chose de concret. Plutôt que de se résigner à son impuissance totale, se donner l’illusion de quelque maîtrise du destin.

Gladys Vantrepotte









Compagnie La Façon
écriture et interprétation : Fabrice Guérin
mise en scène : Garniouze

Crédit photo : Fabrice Guérin

8 octobre 2018
Le Ring