CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Silenzio// Grainerie - Européenne de Cirques




JOUVENCE


publié le 14/10/2018
(Grainerie - Européenne de Cirques)





Abandonnez vos mousquetons, vous renoncerez vite à la sécurité d’un câble narratif pour jouer les funambules sur le fil poétique de Roberto Magro. L’artiste italien signe, avec Silenzio, un spectacle d’une beauté ésotérique, fait de sombres tableaux hantés par des femmes lutines et un homme sans âge. Le cirque s’y confond avec la danse et le travail du masque, tandis que les mots, prononcés en différentes langues, sont comptés. Et comptent d’ailleurs assez peu.

« Les vieux ne parlent plus

ou alors seulement, parfois, du bout des yeux »

Débuter et terminer par l’image de la vieillesse n’est pas si courant en cet art. Le cirque repose sur la vitalité et génère, pour ceux qui en sont spectateurs, l’illusion d’une éternelle jeunesse ; performance oblige, on ne voit que peu de vieux et de vieilles au milieu des agrès. Avec leur masque, leur robe sombre, leur foulard et leurs gestes « tout habillés de raide », comme dirait Brel, les interprètes convoquent une vision familière et séculaire, ces poignées de femmes ridées et voûtées qui hantent les ruelles des villages dans les arrière-pays méditerranéens.
Parmi les pistes de lecture, le Temps pris à rebours ; il retrouvera à la fin son écoulement logique, pareil au sable. Sous une musique originale de Simon Thierrée – lyrisme du piano et du violoncelle – des villageoises retrouvent peu à peu leur jeunesse, les corps reprennent vie, se chargent de la puissance sensuelle, sauvage et parfois, électrique, de danses à connotations diverses. La première les rassemble dans une ronde folklorique, un peu fées un peu sorcières, une danse de la joie à la Matisse. Peu à peu, jouant des modules transparents, les interprètes s’isolent et les soli chorégraphiques intègrent acrobaties et contorsions, sans esbrouffe, mais avec application et netteté. L’amour joue comme un deuxième fil rouge, probable moteur de ce retour dans le passé, où le personnage masculin revivrait de façon kaléidoscopique les différentes facettes des femmes aimées et perdues.
Reposant sur des cages-aquariums en mouvement, la scénographie de Benet Jofre et Andrea Avoledo crée une traduction visuelle de ce dédale temporel et émotionnel. Les cages miroitent, offrent des visions obscures, déformées, à la limite du cauchemar. Les lumières de Thomas Bourreau travaillent le plateau en zones secrètes, qui se révèlent au fil des tableaux. Souvent feutrées, elles prolongent la ouate du silence et plongent les interprètes dans l’onirisme et le hors-temps ; parfois franches et stroboscopiques, elles brutalisent les corps et génèrent des accès de violence.
Dans la distribution figure un poste curieux : Roberto Magro s’est entouré d’un « conseiller poétique » (Pietro Rosa). C’est finalement tout dire, Silenzio ne raconte ni n’élabore, c’est un spectacle qui cherche à recréer sur le plateau la sombre poésie d’une résurrection collective et chargée de désirs.

Manon Ona









Idée originale & mise en scène : Roberto Magro
Création & interprétation : Julie Bergez, Anna Buraczynska, Anna Pascual, Sara Sguotti, Wanja Kahlert & Alice Tibery Rende
Musique originale : Simon Thierrée
Conseil artistique : Jean-Michel Guy
Scénographie : Benet Jofre et Andrea Avoledo
Lumières : Thomas Bourreau Costumes Elettra Del Mistro
Masques et marionnette : Eleonora Spezi
Collaboration artistique : Pietr & Matej Forman
Conseil poétique : Pietro Rosa

Crédit : Marta G. Cardellach

Le 13 octobre
Grainerie - Européenne de Cirques