CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Shishigami// Le Ring




RÉSISTER A LA PENSÉE DE MASSE


publié le 07/12/2018
(Le Ring)





La compagnie Nanaqui propose depuis 2008 des créations au versant politique assumé et pose, via le théâtre, la question de la relation à l’autre à toutes les échelles. Elle prend en charge les questions touchant à l’ontologie, à la responsabilité. Céline Astrié trace un chemin parcouru de rencontres et tente d’écrire l’expérience du monde à travers un théâtre où les langages de la vidéo, de l’image et du son prennent une grande part. Pour Shishigami, les décors ont été conçus par la section scénographie du lycée Urbain Vitry de Toulouse, l’ensemble est très épuré et se passe sur un plateau ouvert. Ces représentations sont accompagnées d’un cycle de conférences indisciplinées (Les Maîtres Ignorants) dont la compagnie a l’habitude, sur les ZAD et l’anthropocène par exemple, thèmes qui jalonnent le spectacle.
Les questions politiques traversent les êtres et ne devraient pas être isolées de la notion d’individu ou de communauté, c’est ce que réalise le personnage principal de Shishigami, Dieu-Cerf du vivant emprunté au monde de Miyasaki. Comme dans ses films d’animation épiques, d’une certaine manière, l’intrigue ici se veut globale : il s’agit de tout prendre à bras le corps, de traverser les affects et les sujets, de comprendre comment on interagit avec le monde, si la société dresse l’individu ou s’il est acteur de sa vie ; du vivant. La parole et la geste théâtrales font ici de la mort une question mal vécue et mal posée, à cause du capitalisme : l’homme, le travailleur ou le consommateur n’y peuvent rencontrer que le désespoir. Ce capitalisme qui a fabriqué des robots et des enfermements, a construit des cloisons entre nous, entre la nature et nous, nos vœux et nos vies ; qui a coupé la mort du monde. Sublime sujet, ô combien habité des besoins de notre présent, et qui fait référence à bien des penseurs et des lanceurs d’alerte (comme on dit aujourd’hui) qu’on n’a pas su entendre depuis des décennies.
L’intrigue est en réalité au service d’un discours qui embrasse bien des questions de société et même si elles entrent toutes en résonance avec les schémas économiques et la logique progressiste ou technologique, il est difficile de faire un lien concret entre tous les sujets de lutte et le propos ; on a un peu l’impression de surfer sur la vague de thèmes qui, par défaut d’approfondissement, ne font que donner bonne conscience. La conférence, qui occupe le cœur de la pièce à laquelle assistent les personnages, est là pour connecter les pensées, les personnages et les spectateurs. À coup d’images et de sons se voulant suggestifs mais se révélant illustratifs, cette toile de fond, d’une ironie critique et historique, fait à grandes enjambées la liste des aveuglements et des crimes d’état, des nasses dans lesquelles l’humanité est tombée sous couvert des « valeurs » de progrès, de confort, de sécurité, de protection, de défense ou encore, par pure cupidité. Si les propos sont justes et ont une force de révolte saine, la tendance au zapping est déroutante.
Ce sentiment est redoublé par la forme volontairement caricaturale des discours. L’universitaire, l’adolescente, le jeune militant, le vieux dépressif… sont gentiment moqués pour ensuite, par contrepoint, jouer de sentiments neufs et plus authentiques : retrouver un présent.
Certes, on entend le vœu, l’idée profondément juste et clairement réfléchie. Du drame, l’intrigue tourne à la tragédie, la mort devient celle qui enseigne l’urgence d’une vie au service du vivant. L’ensemble est bourré d’émotions et de questions qui se rassemblent ici, en ce point qui est peut-être le nœud de l’humanité, à repenser aujourd’hui. Mais la pensée n’y est malheureusement que peu vivante : les scènes, nombreuses, et avec quelques longueurs, le jeu trop « posé » et millimétré, les échanges qui ne comptent que sur les mots pour conduire le public, tout cela ôte au spectateur la faculté de réagir et empêche l’énergie et la spontanéité, le dialogue des corps et des mots entre eux, le théâtre.

Suzanne Beaujour









avec Marie-Charlotte Biais, Audric Chapus, Marcelino Martin-Valiente, Mikal Vidal-Astrié, et la participation de Kaman Camara
Textes, mise en scène, vidéo : Céline Astrié
Scénographie par les étudiants de la section DTMS du lycée Urbain Vitry
Lumières : Xavier Lefrançois

7 décembre 2018
Le Ring