CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Scènes de violences conjugales// Théâtre Sorano - Théâtre Garonne




AUX ORIGINES DES VIOLENCES


publié le 14/12/2018
(Théâtre Sorano)





Augusto Boal fonde au Brésil dans les années 70 le Théâtre de l’Opprimé. Il invente à cette occasion une forme particulière : le théâtre-forum, un théâtre à dimension politique. Il s’agit de dénoncer et combattre sur scène des situations d’oppression dont sont victimes des populations défavorisées. Les victimes d’oppression sont invitées à venir jouer une situation de leur vie quotidienne. Les spectateurs suggèrent des solutions à ces situations problématiques. Ensuite, des acteurs vont jouer ces propositions du public pour combattre les oppressions. Le théâtre-forum connut son heure de gloire en France à la fin du siècle dernier. Cette forme, qui considère le théâtre comme un outil du progrès social, a une utilité certaine puisqu’elle donne la parole à des gens qui en général ne l’ont pas. Le souvenir de cette approche remonte régulièrement à la surface, face au théâtre engagé, quand on s’interroge sur l’efficacité d’un travail et d’un cadre de représentation.

Nommer le mal et réparer par les mots

Démonter les mécanismes de la violence faite aux femmes pour mieux la comprendre, tel est l’objectif de ce nouveau spectacle écrit et mis en scène par Gérard Watkins. Qu’on se comprenne bien : Scènes de violences conjugales n’est pas du théâtre-forum. On peut cependant y voir la même volonté, utopique peut-être, de nommer le mal sur scène et de le réparer par des mots.
Une batterie occupe un fond de plateau très dépouillé, elle ponctuera de façon sonore et brutale les évolutions de deux couples dans l’enfer des violences conjugales. A partir d’un travail de plateau et d’improvisations, une partition est née. Pendant deux heures, par le jeu efficace des cinq interprètes, elle déroule, détaille et explicite le mécanisme des violences faites aux femmes. Rien n’est épargné, tout est affronté, on suit le chemin de croix de ces femmes : la rencontre, très vite les premiers mots, les vexations, les humiliations, les coups, la souffrance extrême, la perte du bébé, la perte de l’identité, la rupture, la thérapie par la confession à un psychologue, le témoignage des deux hommes.

Un message efficace ?

Ce spectacle se veut la description fidèle de la réalité. Pourtant, le portrait qui est fait de ces deux hommes est accablant, sinon caricatural. Dès la première minute de la rencontre, ils se montrent absolument odieux, jaloux, méprisants et violents. Il y aurait intérêt à traiter la progression de l’emprise, or ici, par manque de nuance, on en vient à se demander par quel miracle les deux femmes n’ont pas fui immédiatement. La volonté de montrer ces relations depuis leur origine contraint à deux récits parallèles, répétitifs et plutôt maladroits, car ils allongent inutilement le spectacle. Certaines scènes n’apportent pas grand-chose : la visite simultanée par les deux couples d’un appartement à louer, la rencontre d’un couple dans le RER sur fond d’alerte à la bombe… Les violences conjugales touchant toutes les couches de la société, et comme il n’est pas possible ici de montrer toutes les situations, deux couples servent d’exemples. Un procédé par nature limité ? Ici, un bobo fortuné, quadragénaire blanc, maltraite une mère de famille seule et pauvre qu’il vient de rencontrer. Là, une jeune femme issue de l’immigration, étudiante en médecine, subit la violence d’un jeune français délinquant qui l’empêche de s’émanciper. Ajouter la violence sociale du riche sur le pauvre et du Français de souche sur l’immigré de deuxième ou troisième génération détourne l’attention et affaiblit la dénonciation des violences conjugales.
L’étape finale, qu’on ne révèlera pas, brouille les pistes et propose une mise en abyme que n’aurait pas reniée Augusto Boal. Mais ici, on ne dépasse pas l’exposé des violences, face à un public déjà sensibilisé. Est-ce là une partition à même d’agir sur l’urgent sujet qu’elle traite ? On reste dubitatif.

Stéphane Chomienne









Texte et mise en scène : Gérard Watkins
Avec Hayet Darwich, Julie Denisse, David Gouhier, Maxime Lévêque, Yuko Oshima
Scénographie : Gérard Watkins
Musique : Yuko Oshima
Lumières : Anne Vaglio
Régie générale : Marie Grange
Construction : Franck Lezervant
Régie lumières : Julie Bardin

photo DR

14 décembre 2018
Théâtre Sorano - Théâtre Garonne