CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Sara Lazarus// Le Taquin - Jazz Week




EVERYBODY LOVES SARA LAZARUS


publié le 26/01/2019
(Le Taquin)





« L’ennui, c’est l’humanité réduite à une après-midi de dimanche ». La chanteuse américaine Sara Lazarus, invitée au Taquin pour la troisième édition du festival « Jazz Week », a fait mentir cette sentence d’un célèbre philosophe allemand. En ce dimanche de janvier, sur le coup des 18 heures, l’atmosphère du Taquin contrastait singulièrement avec la froidure de l’hiver toulousain. Une petite salle pleine à craquer, des gens debout, au bar, contre les murs, partout, des amateurs de jazz chevronnés et grisonnants aux spectateurs beaucoup plus jeunes, serrés les uns contre les autres. Devant cette foule compacte, réchauffée et impatiente, débarque sur la petite scène du Taquin Sara Lazarus et ses trois hôtes : Laurent Fickelson au piano, Julien Duthu à la contrebasse et Ton Ton Salut à la batterie.
Comme Dee dee Bridgewater avant elle, Sara rend hommage au pianiste américain Horace Silver, fondateur avec le batteur Art Blakey du groupe les Jazz Messengers, un des fleurons du hard-bop, mouvement datant des années 60 (et faisant suite au bop, le jazz moderne inventé par Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Thelonious Monk). S’inspirant parfois de mélodies latino ou capverdienne dont son père est originaire, il est entre autres l’auteur de Doodlin’, Strollin’, Peace, Senor Blues, Lonely Woman et Song for my Father, morceaux qui sont devenus des standards de jazz et qu’elle chantait ce soir-là, ainsi qu’une dizaine d’autres ; un univers musical riche, à la fois rythmé, joyeux et (souvent) nostalgique.
Les grandes chanteuses de jazz, d’Ella Fitzgerald à Billie Holiday, de Sarah Vaughan à Annie Ross ou encore Anita O’day sont tout à la fois des conteuses, des actrices, et des musiciennes. Sara Lazarus aussi. Chanteuse actrice, chanteuse conteuse, elle nous embarque et nous séduit. Elle a découvert le jazz dans son enfance de jeune Américaine du Delaware par les comédies musicales et elle en a conservé le goût pour les histoires théâtrales ou romanesques. Elle fait exister toute une galerie de personnages, jouant leurs histoires comme de véritables petites pièces de théâtre. Citons l’inquiétant Filthy Mc Nasty, malfrat infréquentable, ou encore la baronne Pannanonica de Koenigswarter (Nica’s dream), une riche New-Yorkaise, marraine des musiciens de jazz et protectrice du pianiste Thelonious Monk. Chaque artiste de jazz est aussi dépositaire de son histoire. En bonne connaisseuse, Sara Lazarus se montre pédagogue, expliquant la genèse des morceaux, le sens des paroles, les éventuels jeux de mots à venir, les modifications éventuelles qu’elle a fait subir aux paroles. Elle ne manque pas d’humour ni d’érudition, mais cela ne casse jamais l’émotion.

La voix comme un instrument

Au commencement du jazz, les instruments solistes, trompettes et saxophones, reproduisent les inflexions de la voix humaine. Puis arrive le scat. Un jour de 1928, c’est que dit la légende, Louis Armstrong en train de chanter fait tomber la feuille comportant les paroles de sa chanson et continue en improvisant au moyen des onomatopées qui lui viennent à l’esprit. A partir de ce moment-là dans le jazz, la voix humaine est considérée comme un instrument à part entière. C’est ce que confirme Sara Lazarus au moment d’improviser, dès le premier morceau du concert. Dans le jazz, et c’est ce qui fait sa singularité et son intérêt, après l’énoncé du thème, l’air de la chanson, les musiciens improvisent des solos sur la grille des accords. Sara, après avoir chanté les paroles de la chanson, ne s’arrête pas là. Elle utilise sa voix comme un instrument et improvise un solo à son tour. Elle scatte et c’est brillant, inventif, virtuose, intelligent, rebondissant et jubilatoire. Une véritable cascade de sons aigus ou graves, d’onomatopées de toutes sortes envahit le Taquin. Elle le fera sur tous les morceaux, répondant à ses acolytes d’un soir sur le terrain de la musique. Au-delà de la prouesse technique de son phrasé, elle transmet une émotion intense sur ces morceaux rapides. Mais elle émeut aussi dans les ballades où sa voix, peut-être moins cristalline qu’avant, bouleverse, comme dans le très beau « Lonely Woman » ou le sublime « Peace ». Le concert se termine dans une communion joyeuse par le morceau le plus connu d’Horace Silver, « Song for my father », dont l’intro hypnotique a été samplée par des nombreux rappeurs. On était pourtant bien loin du rap ce soir de janvier au Taquin. La Jazz week ? On reviendra !

 

Stéphane Chomienne









Le 26 janvier 2019
Le Taquin - Jazz Week