CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Sanctuaire sauvage// La Grainerie




EMPIRE DES SENS


publié le 17/10/2019
(La Grainerie)





Pour clore la Biennale internationale des arts vivants qui a agité les scènes toulousaines trois semaines durant et ouvrir la quatrième édition de l’Européenne de Cirques, la Grainerie accueillait l’avant-première de Sanctuaire Sauvage du jeune collectif belge Rafale. Une incitation à explorer un nouveau territoire de cirque, où le corps se fait partition. La démarche artistique de la compagnie s’axant en effet sur des créations offrant au public un état sensoriel comparable à celui produit par la cécité, où tous les autres sens sont affûtés.

Une nuit dans la forêt

L’entrée du public par groupes de cinq invite déjà au calme, et le cheminement dans le noir guidé par un fil lumineux impose la concentration. Disposés en cercle, des gradins de bois aux angles doux accueillent le public. Le son diffusé pendant l’installation évoque la nature, la nuit, la sérénité d’une forêt où bruit doucement la vie. Au cœur de ce dispositif, de longs pans de fin plastique tombent des cintres. Au-dessus, on devine le halo d’un projecteur. La voix d’un homme s’élève des haut-parleurs. Son accent rocailleux raconte sa forêt d’enfant, sa « fantasmagorie », son village imaginaire au milieu des bois et comment ses pensées d’alors divisaient le monde en deux : en bas, le village et la civilisation, en haut, la forêt et les sauvages. Et lorsque derrière les rideaux translucides, ça bouge, s’affole, tape le sol et souffle, le spectateur imagine la bête frayant derrière les arbres, forme furtive qui fait parfois, dans les bois, battre le cœur un peu plus vite. Ils sont deux, puis trois à évoluer sur la scène circulaire. Les corps s’éloignent, s’imbriquent, s’affrontent, s’élèvent, chutent. Les morceaux de peaux dépassant des costumes reflétés par la lumière font danser des lueurs, à l’image d’un rai de soleil jouant à travers la canopée. Dans ce flou organisé pour l’œil, chaque son semble décuplé, occupant tout entier l’espace créé par le silence quasi religieux de l’auditoire. Les artistes se mettent à courir en cercle, à se poursuivre et la vitesse augmentant fait effet de soufflerie. Les pans de plastique se gonflent, s’entrouvrent à peine, imitant le vent bruissant dans les feuilles, créant même une brise légère.
Son du feu qui crépite dans l’âtre. Une voix féminine au plateau évoque sa grand-mère et ses sabots bleus, le rouge du feu, le vert de la frise de cheminée et les pans de plastique s’envolent. Au milieu de la scène, une jeune fille se souvient. Sa première sortie dans la forêt la nuit : elle n’osait pas, mais sur les épaules paternelles, elle se sentait invincible. Prolongement du corps du père, l’enfant éprouve aussi pour la première fois la cécité. Noire la forêt comme les yeux du père depuis toujours plongés dans les ténèbres. Alors l’enfant raconte la chaleur de l’été, et tous les bruits de la nuit. Le plateau se vide, mais la voix continue de murmurer la litanie des souvenirs, reprise comme en écho par ses partenaires de jeux. La mélopée enveloppe les spectateurs pendant que les trois complices du collectif Rafale tournent derrière les pendrillons qui encerclent les gradins. Et soudain, des courses traversent la scène, des cris s’élèvent au centre. Comme à travers la densité d’une forêt, on se hèle pour se retrouver. Quand enfin les circassiens se retrouvent presque étonnés, soulagés, commence l’enchainement de portés acrobatiques soutenus par les pensées murmurées des artistes. Une langue qui semble ouvrir pour le spectateur un chemin vers la musique intérieure des acrobates, révélant la confiance nécessaire à leur cohésion, mais aussi les petits accrocs avec lesquels ils doivent composer. C’est aussi cette voix – d’habitude intérieure ou réservée à la préparation du spectacle – qui accompagnera un beau numéro de jongle, souligné par un dispositif sonore porté par l’artiste. Et quand la voix s’est tue, reste le son du rebond des balles comme une nouvelle musique, semblant sortir tout droit du corps du jongleur.

Sens dessus dessous

Sanctuaire sauvage met assurément les sens du spectateur en éveil. Dans le public, des yeux se ferment parfois pour tenter une autre expérience sensorielle du spectacle. Ressentir est le maître mot qui règne dans cette proposition destinée à réunir dans les gradins, voyants et non-voyants. C’est d’ailleurs l’expérience et les histoires de ces derniers qui servent de point de départ à cette création. Sons de pas, voix, souffles changeants, bruit assourdissant d’une pluie diluvienne : le travail du créateur et illustrateur sonore Jérémy David est à saluer, tant l’univers acoustique du spectacle a pouvoir d’évocation. Et si bémol il y a, c’est plutôt du côté du rythme qu’il faut aller chercher. À vouloir peaufiner l’immersion du public dans son monde de sons, le collectif Rafale étire les numéros, les situations, gommant parfois l’effet premier de surprise et d’admiration devant l’ingéniosité face à telle trouvaille ou tel dispositif. En convoquant ingénieusement les sons, le collectif Rafale réussit cependant son pari d’un cirque à voir et à entendre… mais pas seulement car, entre brise légère et chaleur de l’âtre, moiteur de la mousson et nuit d’été, les souvenirs affleurent, de tant de sens mêlés.

Véronique Lauret









Collectif Rafale

Avec Thibaut Lezervant, Julien Perrot et Sonia Massou
Scénographie, dramaturgie : Cécile Massou
Créateur & illustrateur sonore : Jérémy David
Création lumière : Anaïs Ruales
Dispositifs sonores : Victor Praud

12 octobre 2019
La Grainerie