CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Rouge, noir et ignorant// Théâtre du Pont Neuf




DEUX POIGNÉES DE CENDRES


publié le 20/10/2018
(Théâtre du Pont Neuf)





Y a plus rien qu'un désert
De gravats de poussière
Qu'un silence à hurler
À la place ou il y avait
Une ville qui battait

Claude Nougaro, "Il y avait une ville" (1958)

 

 

Dans le cadre du festival des compagnies accueillies, le TPN reçoit en ses murs le jeune équipage du Théâtre du Rocher. Après Troïlus et Cressida de Shakespeare, le metteur en scène Nathan Croquet choisit un autre auteur britannique pour sa seconde création. Son nom est Bond… Edward Bond.

Brûlures de l’Histoire

Ecrite en 1983, Rouge, Noir et ignorant est le premier volet de « Pièces de guerre », une trilogie publiée durant la Guerre Froide. 35 ans plus tard, si les relations internationales ont changé, le protectionnisme, le populisme, et la méfiance entre pays semblent encourager de grandes tensions à travers le Monde. Le bras de fer Donald Trump/Kim Jong-Un d’il y a quelques mois a d’ailleurs fait craindre le pire (le « feu et la colère » promis par Trump). Jouer Bond aujourd’hui, c’est vouloir se rappeler la responsabilité immense de celui qui appuie sur le détonateur, des citoyens qui élisent leur dirigeant, et tenter de questionner le rapport complexe entre l’individu, la société et la guerre.
La pièce se déploie autour d’un personnage, le Monstre, enfant mort-né irradié dans le ventre de sa mère par une explosion nucléaire. Corps brûlé, cet individu en guenilles interpelle le public, et propose de « monter des scènes de la vie que je n’aurai pas vécue ». Cette invitation didactique contient cependant une mise en garde : si les spectateurs pensent que de telles choses ne peuvent pas arriver, c’est qu’ils n’ont pas connaissance de l’Histoire, leur Histoire. Se mettant ainsi en situation dans de courtes scènes, le Monstre cherche à démontrer l’impact de décisions et de comportements individuels sur la société, une société barbare qui finira par lancer des fusées nucléaires. Comme l’ouroboros, ce serpent qui avale sa propre queue pour se nourrir, le paradoxe serait l’interpénétration du couple individu/société (« Nous créons le lieu où nous sommes »). Au fil de la pièce, de petites décisions individuelles font place à des agissements plus insidieux. Rendre un crachat ou ne pas le rendre ? Sauver une amie coincée sous des gravats, ou profiter de l’occasion pour gagner un emploi ? Vendre son enfant pour s’assurer vingt ans de subsistance, ou ne pas le vendre ? Tuer un vieillard pour remplir sa mission de soldat, ou tuer un membre de sa propre famille ? Si le soldat ressent de la honte à tuer, en est-il plus humain ? Par sa vision innocente du monde, le Monstre/enfant désire faire des choix justes et nobles, mais doit faire face à des dilemmes absurdes et paradoxaux. Il en sera de même pour son fils, devenu militaire, un soldat infatué de sa toute-puissance proclamant avec ironie « Je suis l’Armée ! Inclinez-vous et adorez-moi ! ». C’est ainsi. « Les Temps sont au mal, difficile de faire le bien… ». L’Homme, qui se croyait être orgueilleusement « maître de l’Espace et du Temps », doit se rendre compte que le « sombre labyrinthe tourne ».

Démangeaisons de l’Apocalypse

Utilisant les formes théâtrales de l’agit-prop, la pièce progresse en réalisant des syncopes, des saillies permettant au chœur de comédien.ne.s de poser un regard distancié sur l’événement vécu par le Monstre. Un rectangle blanc tracé sur le sol délimite deux zones de parole ; quand l’une sert pour les situations « en jeu », l’autre sert pour formuler des observations critiques en adresse public. Une scénographie très discrète – un banc, quelques accessoires et vêtements… – concentre l’attention sur les situations et les dialogues. Les changements de costumes se font « à vue », et les comédien.ne.s restent à la périphérie du plateau pour assister à la scène en cours. L’environnement sonore, joué live, rappelle un monde corrompu battant au rythme des déflagrations nucléaires (utilisation d’un percu-tonnerre et de cette ingénieuse tôle d’acier suspendue, d’où jaillit un bruit d’orage et de bombe…). Sans trahir la démarche d’un théâtre brut, un travail plus poussé sur les lumières permettrait d’ajouter des nuances supplémentaires au côté sinistre des scènes.
Après de premières minutes fébriles, les comédien.ne.s oublient la technique pour focaliser sur le propos du texte. La mise en scène développe les intentions de l’auteur de manière très claire, et fait entendre le « connais toi toi-même » socratique en filigrane de Rouge, Noir et ignorant. Des regards interrogateurs semblent aiguillonner le public : inhumain trop humain ? Oscillant entre incarnation et récit critique, le jeu d’acteur réussit le difficile jonglage entre ces deux formes de présence scénique. Pour sa seconde création, le Théâtre du Rocher fait déjà preuve d’une belle maturité théâtrale, évitant les écueils inhérents aux jeunes compagnies (des choix hésitants en matière de mise en scène). Que manque-t-il à ce Rouge, Noir et ignorant d’une belle noirceur ? Le frottement aux représentations et à la rencontre avec le public, qui patineront le cuir de ce spectacle clair-obscur.

Marc Vionnet









Durée : 1h
Mise en scène, dramaturgie : Nathan Croquet
Avec : Clarice Boyriven, Camille Maugey, Lucas Saint Faust, Yohann Villepastour

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

Le 20 octobre 2018
Théâtre du Pont Neuf