CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Romances inciertos// ThéâtredelaCité




« NOTRE DÉSIR DE (LES) CONNAÎTRE »


publié le 03/12/2019
(ThéâtredelaCité)





Les dragons, parmi d'autres êtres qui se cabrent 
et qui font sentir leur présence sur les routes du monde, 
peuvent être racontés, mais ils ne peuvent pas être catégorisés.
Tim Ingold, Marcher avec les dragons

 

François Chaignaud et Nino Laisné : deux divas de la scène contemporaine accueillis au ThéâtredelaCité avec Romances inciertos, un autre Orlando, créé en 2017 et qui fait étinceler les multiples savoir-faire de ce duo de charme. Une nouvelle rencontre attendue impatiemment avec le danseur, chanteur et chorégraphe français, dont on retrouve le goût pour les rituels et la curiosité anthropologique déjà tant appréciés dans Dumy Moyi et Dub Love, avec une justesse d’interprétation et un engagement intacts. Il co-signe ici avec Nino Laisné – personnalité singulière du monde de l’art, passionné de culture hispanique – un opéra-ballet contemporain et baroque en trois actes. Chacun des tableaux fait surgir une personnalité androgyne de la culture populaire espagnole, successivement incarnée par le danseur et chanteur polymorphe. Dès les premières notes jouées par les musiciens sur le plateau, on est propulsé·e au le pays des « palmas » et des robes aux couleurs flamboyantes.

Des visages

Cela se raconte comme un conte des Mille et une Nuits. Orlando est le héros d’un roman de Virginia Woolf qui se métamorphose en différentes femmes : un motif emprunté par François Chaignaud pour incarner des muses de la culture hispanique. Un leitmotiv qui arrache le récit à l’Histoire pour le faire voyager dans des périodes et géographies variables. Le fil rouge est chimérique et les inspirations s’y démultiplient en un mouvant kaléidoscope. En toile de fond de ce mille-feuille, une scénographie composée de tapisseries baroques évoque un décor de chasse. Devant est installé un quatuor de musiciens : théorbe, viole de gambe, percussions et bandonéon insufflent par leur présence une atmosphère de concerto. Au cœur du demi-cercle ainsi dessiné, François Chaignaud ramène à la vie des figures qui sommeillaient depuis des siècles dans les musées.
Acte I – Un personnage animé sautille en armure lourde. Son casque cache une chevelure ondoyante et une bouche maquillée de rouge. Cette Doncella guerrara évoque ces femmes légendaires, telles Jeanne d’Arc ou Mulan, ayant bravé l’interdiction sociale pour aller combattre au front. Ici, elle implore de sa voix de castrat son père afin qu’il la laisse partir. Une bataille traversant le corps du danseur, qui tressaille au sol puis préfère disparaître dans les flots plutôt que d’accepter un mariage forcé. Le sacrifice est incarné jusqu’au dernier souffle.
Acte II – San Miguel fend l’espace de sa silhouette monumentale. Les dorures de son habit se détachent peu à peu de l’obscurité : c’est une résurrection. Juché sur des échasses accentuant l’hiératisme du saint, sa jupe tournoie au rythme de la bolera et des musiques religieuses. Tandis que sa corporéité de statue devient celle d’une danseuse profane.
Acte III – Le spectacle s’achève avec l’incarnation de la Tarara – celle qui inspira l’Esméralda de Victor Hugo. Son châle fleuri, ses cheveux ébène et ses boucles d’oreilles ont traversé les siècles. Elle est populaire, et émerge d’ailleurs du public. Ses talons frappent énergiquement le sol en une dynamique d’envoûtement tout autant que de défiance. Trop mystérieuse pour être aimée, elle clôt le spectacle au genou d’une inconnue en chantant ses dernières louanges : « Ne pleure pas, Tarara […] Car si tu pleures, je pleurerai avec toi…».

Combien de métamorphoses ?

« C’est un Dieu », entend-on à la sortie du spectacle. Il est vrai que François Chaignaud est un virtuose qui laisse béat. Comment ne pas tomber en admiration pour ce danseur/chanteur/performeur ? Lister ses prouesses sur scène transformerait cependant le propos en ce qu’il n’est pas. Romances inciertos, un autre Orlando n’est pas, en effet, une œuvre « gratuitement » spectaculaire. Et l’empathie que l’on ressent pour l’artiste l’est autant pour les icônes qu’il métabolise sur le plateau. Lui-même utilise l’expression « être visité » – une brise mystique balaye la salle… D’ailleurs, le souffle de François Chaignaud est peut-être l’élément le plus émouvant, qui souligne le dévouement lui permettant de sculpter un opéra à lui tout seul. Enfin, pas strictement : ouvrir la feuille de salle et découvrir un condensé des recherches effectuées, ainsi que la liste des participant·e·s au projet artistique éveille aussi la fascination. Le travail est vertigineux. Les récitals, les arrangements musicaux, les costumes, les décors, les chorégraphies, les lumières. L’alliage des couleurs, des ambiances musicales et des corporéités : tout cela concourt à donner une aura synesthésique aux personnages. Certes, la pièce est un métissage des concepts de genre, mais pas que. Elle défie les limites du répertoire et bien au-delà : entre opéra baroque et contemporain, entre archives et romances, entre culture sacrée et profane.
Une œuvre qui traverse les genres, quels qu’ils soient.
Un voyage qui lit entre les lignes de l’histoire et de l’imaginaire.
Un bouquet d’émotions rares.

Clémentine Picoulet









© Jose Caldeira

Conception, mise en scène et direction musicale : Nino Laisné
Conception et chorégraphie : François Chaignaud
Danse et chant : François Chaignaud
Théorbe et guitare baroque : Daniel Zapico / Pablo Zapico
Bandonéon : Jean-Baptiste Henry
Violes de gambe : François Joubert-Caillet / Robin Pharo / Thomas Baeté
Percussions historiques et traditionnelles : Pere Olivé / Onofre Serer Olivares
Création lumière et régie générale : Anthony Merlaud
Régie son : Charles-Alexandre Englebert
Habilleuse en tournée : Cara Ben Assayag
Création costumes : Carmen Anaya, Kevin Auger, Séverine Besson, María Ángel Buesa Pueyo, Caroline Dumoutiers, Pedro García, Carmen Granell, Manuel Guzmán, Isabel López, María Martinez, Tania Morillo Fernández, Helena Petit, Elena Santiago
Décor – Chef peintre : Marie Maresca ; Peintre Fanny : Gautreau ; Retouche images : Remy Moulin, Marie B. Schneider ; Construction : Christophe Charamond, Emanuel Coelho

27 et 28 novembre 2019
ThéâtredelaCité