CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Riposte// Théâtre du Grand Rond




AFFRANCHIS


publié le 24/11/2017
(Théâtre du Grand Rond)





Après Crocodéon et le très apprécié MoTTes, la compagnie du pOissOn sOluble présente sa nouvelle création dans le cadre de Marionnettissimo. Au plateau, trois pans de mur et un carré de neuf boîtes aux lettres sous la lumière d’un réverbère. En quelques bruitages et manipulations par l’intérieur, les boîtes aux lettres s’animent, ronflent et s’étirent, ouvrant avec malice un matin presque comme les autres…

Mot compte multiple

Objets centraux de la scénographie mais aussi de la dramaturgie, les boîtes, tout d’abord personnifiées, deviennent ensuite autant de castelets miniatures, synecdoques des appartements qu’elles figurent, métonymies des habitants qu’elles représentent. A travers le courrier reçu, les micro-événements qu’il crée et la façon de réagir des habitants, des personnalités distinctes sont représentées.
Le spectacle effectue des allées et venues entre le singulier et le collectif. Les boîtes aux lettres, comme autant de cachettes d’un calendrier de l’Avent dont on découvre le contenu – encore que certaines ne s’ouvrent jamais –, forment un panel de personnages, de vies, d’histoires et d’univers personnels. Chacun dans sa bulle, dans des cases qui ne semblent pas communiquer entre elles quand bien même elles sont mitoyennes, et qui pourraient n’avoir en point commun que le passage du facteur… Progressivement, ces petites saynète autonomes et presque indépendantes se relient, se connectent, le drame d’une expulsion prochaine faisant de ces inconnus les passagers d’une même barque. Face à cet élément déclencheur, la compagnie propose de porter à la scène des idées de solutions positives, créatrices, et…un peu oniriques.
Au-delà de l’utilisation de la musique, le spectacle utilise certains procédés quasi cinématographiques. Notamment, un zoom sur les personnages dont on n’aperçoit bientôt plus, à l’intérieur de leur castelet, que le visage effaré, puis seulement l’œil ou la bouche, de sorte que le tableau se réunifie et, comme sur un écran divisé, une seule et belle image soit visible.

Images en pièce jointe

Le pOissOn sOluble choisit le champ lexical visuel du courrier et file la métaphore au fur et à mesure que se maille un tissu social entre les personnages. Le concept de la lettre, du courrier, est d’abord celui de la communication – peu importe qu’il soit aujourd’hui remplacé par des échanges électroniques. C’est le lien informatif, administratif ou personnel avec l’extérieur, avec des personnes attendues ou inconnues. Sur scène, ce lien est personnifié par la  factrice, comédienne en chair et en os. Et finalement, ce courrier devient également un lien entre les habitants eux-mêmes. L’image de ce rez-de-chaussée où voisins étrangers se croisent, est ici renforcée.
Et la compagnie exploite donc les potentialités de ce champ : pigeons voyageurs nichés sur le toit, enveloppes et courrier, décors fictifs en papier, visages des personnages en photos de magazines découpées et réassemblées, papier journal déployé, pour un travail de la matière et de l’objet plutôt réussi. L’aspect particulier de ces marionnettes sur table ainsi que des objets, permet la surprise et laisse le public entrer dans un univers à la fois familier et singulier, plein de petites astuces et de messages lancés à la mer.
L’histoire est-elle simple ? Oui, mais sous couvert du thème a priori ordinaire du voisinage et des clins d’œil à de nombreux lieux-communs (la mégère au balai et commérages, le jeune à la musique trop forte, le chien hostile au facteur, les odieux promoteurs immobiliers…), la compagnie parvient à traiter un sujet social (l’expulsion, l’urbanisation agressive…) et une problématique du vivre-ensemble (bien que très en vogue, toujours aussi essentielle) avec humour, tendresse et inventivité. Elle parvient surtout à l’adresser à un jeune public réceptif qu’elle prend au sérieux, l’originalité visuelle du spectacle le rendant également intéressant et porteur de sens pour les plus grands.

Gladys Vantrepotte









Jeu et marionnettes : Claudia Fleissig et Catherine Brocard
Accompagnement artistique : Anna Kedzierska, Isabelle Ployet et François Salon
Création son : Jacques Rossello
Musique : Quévin Noguès
Décor : Delphine Lancelle
Régie générale et création lumière : Romain Mercier
Diffusion : Chloë Loudières

© Anna Kedzierska

Le 24 novembre 2017
Théâtre du Grand Rond