CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Rhinocéros// Le Ring




BARRICADES


publié le 22/11/2018
(Le Ring)





Ce qu’il y a de frappant, dans cette nouvelle de Ionesco, c’est que la pièce de théâtre n’y figure pas seulement en germe : elle y figure tout court. Du point de vue de l’écriture, il s’agit d’une transposition de genre et non d’une amplification à partir d’un premier jet embryonnaire : l’ensemble des ingrédients, y compris les phrases les plus célèbres, composent déjà cette version narrative de Rhinocéros. Une œuvre plus courte, paradoxalement moins bavarde et plus serrée, qui plonge à la première personne dans le point de vue de Bérenger et offre une étonnante partition soliste pour un acteur. Ce que n’allait pas bouder Eric Sanjou de l’Arène théâtre.

« L’humanisme est périmé »

La fable est donc bien celle que l’on connaît, avec les personnages exacts, chat compris – celui qu’un rhinocéros écrase, avant que l’hystérie collective ne gagne, virale, épidémique, et que les pachydermes n’envahissent la ville, générant stupeurs et analyses de comptoir, puis l’adhésion générale – « au ministère de la statistique, les statisticiens statistiquaient », qui finirent eux aussi par succomber aux sirènes de la métamorphose, de l’idéologie dominante. Car il faut courir dans le sens de la foule. Le dernier des humains résiste, affronte la différence : l’original Bérenger, à la seule force de son individualité.

Parole à monter (puis démonter)

Sous quel angle approcher cette incontournable matière étudiée chaque année par des centaines de lycéens ? La rhinocérite, sillon idéologique, entraîne ici une seule ligne d’action théâtrale, nette et épurée : bâtir. Dans le jargon, on dit plutôt monter ; c’est le boulot de l’ombre, qui se déroule normalement avant et après la représentation, et qui est ici le principe-clé d’une mise en scène performative.
Au départ, un plateau vide, quelques chaises seulement. Un plateau silencieux. Puis la première phrase de la nouvelle sert d’attaque, et le morceau de Steve Reich commence, linéaire lui aussi, qui tiendra lieu de locomotive sonore ; tête baissée, jusqu’au bout. Narrant, rapportant les dialogues, le comédien n’interrompt ni ne change la cadence d’une action continue consistant à aménager l’espace. Ce ne sera pas une scénographie mais, à partir de fragments de décors des spectacles passés, une sorte de parole-acte, dont les mots, tandis qu’ils défilent, entraînent l’édification d’une barricade de théâtre. A mesure qu’elle s’élève, envahit le plateau, le regard organise l’espace et décide d’invisibles incarnations : du moment qu’existe un « au-delà » des barricades, alors on les « voit », on les sent passer au-delà, ces rhinocéros.
Les dernières minutes laissent contempler l’ouvrage achevé. Un véritable tableau cubiste, avec ses lignes brisées, ses dimensions croisées : la bichromie des lumières attaque les angles, détache les arêtes, Bérenger-Sanjou hante ce Picasso de bois et cette composition silencieuse raconte une autre histoire, la notion de résistance s’y infléchit sensiblement ; il y est moins question des totalitarismes du XXe siècle que de la place de l’artiste. Sans grands mots, sans prétention, en se frottant le dos des mains sur une tenue de travail.
Une leçon théâtrale d’environ 58 minutes, perceuse en main.

Manon Ona









 

Création Arène Théâtre
D’après la nouvelle d’Eugène Ionesco
Mise en scène, scénographie et interprétation : Eric Sanjou
Assistant à la mise en scène, comédien doublure : Christophe Champain
Technique : Laurent Salgé

22 novembre 2018
Le Ring