CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Réparer les vivants// Théâtre Sorano




L’ÉPOPÉE D’UN CŒUR


publié le 18/04/2019
(Théâtre Sorano)





Le passé a soudain grossi, ogre bâfreur de vie, et le présent n’est qu’un seuil ultramince, une ligne au-delà de laquelle il n’y a plus rien de connu. La sonnerie du téléphone a fendu la continuité du temps […]

 

Quel roman. Car c’est bien là ce qui remplit le Sorano cette semaine : le roman de Maylis de Kerangal, que l’on recommande d’office à qui ne l’aurait pas lu. Surtout ne freinez pas face à la quatrième de couverture. A la force du sujet répond la puissance du style, la lecture dévale au long de phrases en dénivelé, amples sinusoïdales qui vous secouent l’âme… Une syntaxe San Francisco. Réparer les vivants est un roman pulsatile, en battements de cœur, et ce cœur devient personnage principal d’une geste qui abolit les frontières entre la vie et la mort. On pourrait en parler des heures, mais tenons la bride : c’est bien de théâtre qu’il s’agit aujourd’hui.

Un relais (en solo)

Avec l’adaptation, c’est souvent l’amour vache. Redouter de perdre ce qui fait la spécificité de l’œuvre (le style, notamment) et néanmoins, courir vers les salles de cinéma ou de théâtre, résistant mal à la tentation de s’y sentir chez soi. Ça a quelque chose de cosy, l’adaptation d’une œuvre lue ; on se sent dans sa zone de confort, on se donnerait presque de grands airs, comme un droit de regard particulier, octroyé par le seul fait de connaître et d’aimer. Sortir d’une adaptation sans la moindre réserve, c’est rare.
La principale affaire ? Le découpage, bien sûr. Celui d’Emmanuel Noblet tient la route et la cadence. L’artiste a commencé par fixer la trame épique, en traversant le premier chapitre : jeunesse guerrière luttant contre une mer démontée, amour du risque, inconscience solaire, vitalité athlétique… Simon Limbres est l’image inversée de la mort. Mais au détour de l’épopée, c’est l’accident. Une autre commence pourtant, dont il faut rendre l’urgence, le rythme : la migration de ce jeune cœur vers une autre personne, ou de façon plus prosaïque, la transplantation cardiaque. Et sur le plateau, ça fonctionne plutôt bien, Thomas Germaine s’offre des séquences très courtes, une sorte de relais théâtral avec lui-même – il ne s’agit pas de jouer plusieurs personnages à la fois, les situations de « dialogue » sont rares ou simplifiées par des voix off. Concernant l’interprétation, la tendance est donc plutôt à la juxtaposition qu’à une démultiplication virtuose (que guetterait la gesticulation). La trame épique se ressent, agrémentée de fugaces portraits. Emmanuel Noblet a souhaité évoquer tous les personnages, quitte à les survoler, ce qui se ressent surtout, par effet d’accumulation, pour les derniers. Difficile de procéder autrement, puisque ces figures sont autant de jalons permettant le voyage du cœur. La proposition vidéo, soignée, d’une abstraction nuancée par de l’imagerie médicale, contribue aussi à rendre leur singularité.
Seul regret : le temps de spectacle accordé aux parents. Il y a quelques pages, sur Marianne notamment, dont on a vraiment du mal à se défaire. On se fait piéger par le roman, désirant substituer des passages forts à d’autres cruellement légers, le cabotinage de Virgilio par exemple, terriblement anecdotique. Pourtant, c’est aussi là le propos – comment l’insignifiance du réel coexiste avec la tragédie. Toute personne ayant vécu le deuil sait cette blessure répétée : le monde qui continue de tourner, l’intervention du banal dans l’immensité du chagrin. L’humour, dans Réparer les Vivants, est également cette porte ouverte, cette échappatoire que le metteur en scène réquisitionne et met au service du théâtre.
Dans la salle, ça ne frime pas. On cherche la zone de confort, tintin. Il y a de ces histoires, de ces plumes, de ces soli bien pensés, à vous lézarder les façades les mieux chaulées.

Manon Ona









D’après le roman de Maylis de Kerangal
Adaptation, et mise en scène : Emmanuel Noblet, avec la collaboration de Benjamin Guillard
Avec Thomas Germaine
Éclairagiste et vidéaste : Arno Veyrat
Créateur son : Sébastien Trouvé
Designer sonore : Cristián Sotomayor
Imagerie médicale : Pierre-Yves Litzler
Régisseur général : Johan Allanic
Avec les voix de Maylis de Kerangal, Alix Poisson, Vincent Garanger, Benjamin Guillard, Constance Dollé, Stéphane Facco, Évelyne Pelerin, Anthony Poupard, Olivier Saladin, Hélène Viviès.

photo DR

Du 16 au 19 avril
Théâtre Sorano