CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Rémi// Théâtre Garonne




SUR SA ROUTE


publié le 08/12/2019
(Théâtre Garonne)





« Je suis sans famille et je m’appelle Rémi
Et je me balade avec tous mes amis
Ma famille à moi c’est celle que j’ai choisie
Car on a besoin d’affection dans la vie. »
Générique du manga Rémi sans Famille (1977)

 

Après Saga, Adishatz et À nous deux maintenant , autant dire que Jonathan Capdevielle était attendu avec impatience pour Rémi, une pièce à destination du jeune public mais pas que, inspirée de Sans Famille d’Hector Malot. Il creuse ici le sillon d’un regard porté sur l’enfance et la construction de l’identité, avec toujours l’attachement à la scène comme lieu d’expression des fantasmes et de l’imaginaire, entre dérision et angoisses. Cependant, si le sujet et les intentions sont d’une grande justesse, il y a dans la mise en œuvre du spectacle quelque chose qui ne convainc pas entièrement.

Viens voir les comédiens

Rémi appartient à la mémoire collective. Qu’il·elle ait lu le livre in extenso ou dans l’une de ses multiples versions abrégées pour la jeunesse, parcouru ses adaptations en bande dessinée ou en film, ou vu le manga tire-larmes des années 80, chacun·e se fait une image du jeune orphelin sillonnant les routes de France à la recherche de ses origines. Avec le signor Vitalis qui l’initie au théâtre et à la musique, les chiens Capi, Zerbino et Dolce accompagnés du singe Joli-Cœur, il mène la vie joyeuse et difficile des saltimbanques. Au gré des rencontres et des drames, il grandit et dessine sa propre famille. Généreux, courageux et libre, il se situe dans la lignée de Tom Sawyer, Oliver Twist ou Gavroche, jeunes héros d’un XIXème siècle où l’enfance cherchait à se redéfinir, et dont Harry Potter et autres Orphelins Baudelaire sont aujourd’hui les héritiers. Une thématique qui a tout, donc, pour séduire petits et grands enfants. Et un très beau terrain de jeu pour le metteur en scène tarbais, friand de mise en abyme théâtrale et de travestissements.
La trame du récit est assez strictement respectée pour cette aventure en deux épisodes : l’un à la scène, l’autre à écouter sur CD en rentrant chez soi. On y retrouve les personnages phares – les parents Barberin, Mrs Milligal et Arthur, le terrible Garofoli, le jardinier Acquin, la douce Lise… – et les principales péripéties du roman, ainsi que les multiples villes traversées, dont les noms égrainés suffisent à faire voyager. Le contexte a quant à lui été modernisé, mais habilement, sans que cela ne porte préjudice à l’ensemble : Rémi chante à la radio et ne se dépare jamais de son sac à haut-parleurs intégrés, la mine se transforme en usine de bonbons, la vache en voiture, etc. La scénographie est d’une grande sobriété, laissant l’œil du spectateur suivre les méandres des chemins arpentés le long d’un immense néon flexible blanc flottant au-dessus des comédiens, tandis que le son matérialise les espaces sur le plateau quasi nu. La fantaisie visuelle de Jonathan Capdevielle s’exprime par ailleurs avec brio, à travers les extravagants costumes créés par Colombe Lauriot Prévost et les masques d’Étienne Bideau Rey. Chaque personnage surgit ainsi en apparition fantasque et inquiétante, créatrice d’un univers puissant à la vitalité complexe, à l’image de créatures croisées dans des mangas. Un grand appel d’air pour l’imaginaire, renforcé par l’important jeu sur le hors-champ, au-delà et en deçà des rideaux, appuyé par un très beau travail sonore : des ambiances ciselées, avec diverses sources disséminées dans la salle permettant une véritable immersion du public. Si l’on ajoute à cela l’humour, le chant, l’art marionnettique et même un soupçon de ventriloquie, on peut dire que le spectacle avait tout pour être une vraie réussite. Pourtant, on ne cesse d’être relégué au bord de cet univers dans lequel on rêverait d’entrer.

Libertés imaginaires

Beaucoup d’excellentes intentions sont ici à l’œuvre, le problème est qu’on les voit en permanence : impossible d’oublier les coutures. On tâche de se laisser emporter, et on y parvient parfois, à la faveur d’une image particulièrement réussie, mais on est très vite renvoyé à l’extérieur, réduit à apprécier les belles ambitions du metteur en scène. Plusieurs facteurs à cela. Les niveaux de jeux d’abord sont souvent inégaux, y compris pour un même comédien selon le personnage qu’il interprète – à l’exception de Dimitri Doré dont la force frêle crève les planches. Le rythme, ensuite, comprend de nombreux contretemps, avec des moments qui s’étirent trop et d’autres qui passent en un éclair sans laisser le loisir au spectateur de les déguster pleinement. Enfin et surtout, la façon de s’adresser au jeune public apparaît à de nombreux égards artificielle, malgré des choix musicaux et d’images pertinents. Ces trois éléments conjoints semblent révéler une faiblesse d’écriture. Celle-ci recèle de nombreux clins d’œil, navigant entre les époques, du XIXème siècle originel à la jeunesse actuelle, en passant par les années 80 et 90 de Jonathan Capdevielle. Mais ces références, au lieu de se fondre réellement, se juxtaposent. L’écriture, qui devrait contenir une densité permettant divers niveaux de lecture, se présente en réalité majoritairement dans un premier degré qui ne permet pas d’y voyager. Le parcours est un peu trop fléché, ce qui est d’autant plus dommage vu le sujet de la pièce. Écrire pour les enfants est une entreprise des plus difficiles, et si le metteur en scène ne tombe pas dans l’écueil de la mièvrerie – ce dont on lui sait gré –, il tombe dans celui d’une conception intellectuelle, d’une projection d’adulte sur ce qu’est l’imaginaire de l’enfant. Un imaginaire qui a vocation à être aussi libre que le jeune Rémi, et qui pourrait bien se trouver ici engoncé. De ce point de vue, le second épisode, s’il souffre parfois des mêmes failles, est plus réussi : l’immersion est totale, d’autant plus que l’auditeur est nourri de l’univers déployé sur le plateau. Une véritable gourmandise d’enfance que cette histoire à déguster sous les couvertures, casque sur les oreilles.

Agathe Raybaud









© Vanessa Court

PARTIE I
Conception & mise en scène : Jonathan Capdevielle
Adaptation : Jonathan Capdevielle en collaboration avec Jonathan Drillet
Avec Dimitri Doré, Jonathan Drillet, Michèle Gurtner, Babacar M’Baye Fall
Assistante à la mise en scène : Colyne Morange
Conception et réalisation des masques : Etienne Bideau Rey
Costumes : Colombe Lauriot Prévost, assistée de Lucie Charrier
Coiffe de Vitalis : Mélanie Gerbeaux
Lumières : Yves Godin
Musique originale : Arthur Bartlett Gillette
Création son : Vanessa Court
Régie générale : Jérôme Masson

PARTIE II
Direction artistique : Jonathan Capdevielle
Adaptation : Alexandre Lenot en collaboration avec Laure Egoroff et Jonathan Capdevielle
Musique originale : Arthur Bartlett Gillette
Réalisation sonore : Laure Egoroff
Chef opérateur du son & montage son : Mathieu Farnarier
Mixage : Djai
Bruitage : Elodie Fiat
Mastering : Pierre Luzy – Music Unit
Interprétation : Jonathan Capdevielle, Dimitri Doré, Jonathan Drillet, Arthur B. Gillette, Michèle Gurtner, Anne Steffens

4 au 12 décembre 2019
Théâtre Garonne