CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ravie// Festival de Ramonville - Sorties de rue




« LE LOUP NE VIENDRA PAS TE CHERCHER CHEZ MOI »


publié le 17/09/2020
(Festival de Ramonville - Sorties de rue)





« Ah ! Gringoire,du’elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin ! 
Qu’elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, 
ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! 
(…) et puis, docile, caressante, se laissant traire sans bouger, 
sans mettre son pied dans l’écuelle. Un amour de petite chèvre… » 
Alphonse Daudet, La Chèvre de monsieur Seguin


Niché dans un écrin de verdure, à Port Sud non loin du canal du Midi et de ses péniches, le lieu-dit Les Boulbènes était l’endroit parfait pour accueillir Ravie, une revisite de La Chèvre de monsieur Seguin d’Alphonse Daudet, cruelle nouvelle qui marqua sans doute bon nombre des petits et grands enfants présents. Cette récente création de la compagnie KMK proposée lors des Sorties de rue de Ramonville s’appuie sur une adaptation de Sandrine Roche, « transformant toutes ces chèvres enfermées dans la cabanette du maître en héroïnes révolutionnaires éprises de liberté. » Intéressante relecture, à laquelle s’adjoint la promesse d’une expérience radiophonique par cette compagnie habituée aux propositions hybrides. C’est donc plein de curiosité et de nostalgie que le spectateur prend place sur l’un des tabourets disséminés sur le plateau, tandis que le son en trois dimensions l’immerge au cœur même de la maison de Seguin, dessinant autour de lui et de Blanquette sa cuisine et son enclos.

« La montagne, ça t’empêche de revenir »

Découpé en tableaux suivant les jours de l’arrivée de Blanquette jusqu’à sa fuite inévitable, la première partie du spectacle présente le quotidien de Seguin, figure paternelle autoritaire et anxieuse, heureux d’accueillir sa septième petite pensionnaire. Les costumes vont à l’essentiel : tablier bleu pour l’éleveur caprin, sac à dos en moumoute turquoise et douce veste blanche pour sa jeune protégée. « Ici ma poulette, ma chevrette on sera bien », promet l’homme, plaidant pour une vie tranquille au rythme d’une routine simple et bucolique : petit-déjeuner, brossage du poil, traite… Aucun nuage à l’horizon, « dans le ciel là-haut sur la montagne » ? Ce serait sans compter les voix de mauvais augures qui ne tardent pas à visiter Blanquette le soir : audacieuses et tentatrices dans leur tenue aguichante, les chèvres disparues dans la gueule du loup viennent en effet la narguer. Fantômes déchus ayant défié la montagne et ses dangers, elles tentent ainsi de l’entraîner vers le chemin de sa perdition, arguant qu’il faut parfois prendre des risques et se frotter à ses peurs, notamment celle du beau et non moins effrayant loup. La musique se fait grave et angoissante autour de Blanquette comme des spectateurs.
Après plusieurs visites de cet acabit, la petite chèvre est ainsi convaincue « que le monde est bien trop grand » et « qu’il faut aller voir de plus près ». Elle veut aussi venger ses aînées de la négligence de l’éleveur. Une crise d’adolescence éclate alors, opposant l’intrépide Blanquette au « bien-pensant Seguin ». Et malgré les cordes dressées autour d’elle pour qu’elle ne puisse pas s’enfuir, la jeune chèvre parvient à s’échapper en courant vers la montagne, attirant dans son sillage une partie du public. L’autre partie reste sur place, assistant de façon radiophonique au périple de la chevrette – équipée d’un micro-HF – et de ses comparses de circonstance.

« On ne peut pas rester toute sa vie à avoir peur »

Les spectateurs sont ainsi divisés en deux catégories : les « libertaires » et les « craintifs ». Dans sa volonté de faire voler en éclats la morale de la nouvelle initiale, le texte de Sandrine Roche et son adaptation s’emploient à valoriser le courage d’affronter ses peurs, et de partir à l’aventure afin de se créer ses propres expériences, tout en en soulignant les risques. Un traitement moderne auquel s’ajoute l’utilisation d’éléments technologiques pour en faire un spectacle multimédia. Une excellente idée de départ, qui rend l’expérience immersive d’une façon différente pour chacune des parties du public. Cependant, cette séparation des spectateurs en deux groupes rend tout à coup l’interprétation assez floue. Ceux qui ont suivi Blanquette n’ont pas connaissance de ce qui se passe sur le plateau et vice-versa. Une incertitude qui pourrait alimenter de façon très intéressante l’inquiétude de part et d’autre, et donc l’identification des spectateurs à Blanquette et Seguin. Mais l’intention ne fonctionne pas complètement : soit qu’il manque trop d’éléments pour imaginer et s’approprier la fuite aventureuse dans la montagne, soit que l’on soit abreuvé de trop d’informations par ailleurs avec une histoire tragique racontée au plateau qui vient s’y superposer. Dans les baffles, la musique entraînante figurant le cheminement vers la liberté se mêle en effet au récit de Seguin resté sur scène, tandis que percent des bribes de paroles de la chevrette : les pistes se brouillent. Le spectateur immobile sur son tabouret, occupé à essayer de démêler les fils, peine alors à se figurer l’ensemble et à se laisser embarquer. Il faut dire que la proposition est ambitieuse, et qu’elle requiert un dosage délicat entre ce qui est donné au public pour mettre en branle et soutenir son imagination, et la liberté qui lui est laissée pour la déployer et se confronter à ses propres émotions.
En l’absence d’images de la fuite de Blanquette, peut-être eût-il alors été judicieux de laisser davantage de place à des bruitages plus concrets, comme ceux qui dessinaient avec une grande maîtrise l’espace de la première partie ? Car on reconnait dans ce subtil travail sonore, le savoir-faire du collectif KMK et la pertinence de ses partis-pris artistiques. Pertinence également du choix de ce texte : inviter le spectateur à se questionner intimement sur son rapport à la dialectique de la liberté et du risque parait plus que jamais essentiel.  Ainsi, si l’on reste hélas un peu sur sa faim avec ce spectacle encore jeune, c’est avec un appétit de loup que l’on espère en suivre l’évolution.

Séverine Pailhé-Bélair









Texte de Sandrine Roche (éd. Théâtrales, 2014)
Mise en scène : Sandrine Bursztynowicz & Véronique Pény
Création sonore musicale & jeu : Simon Paris
Avec Chloé Vandermaesen & Sandrine Bursztynowicz
Scénographie : Véronique Pény
Régie son : Guillaume Patissier
Régie générale et construction : Arnaud Rincy
Création costume : Anne Buguet
Direction de production : Akompani – Agathe Delaporte

12 et 13 septembre 2020
Festival de Ramonville - Sorties de rue