CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Questcequetudeviens?// ThéâtredelaCité




FLAMMES AND CO


publié le 17/10/2020
(ThéâtredelaCité)





En ces temps de voyages compromis, certains billets du ThéâtredelaCité offrent malgré tout des escapades surprenantes. Une place pour le spectacle Questcequetudeviens?, créé par Aurélien Bory en 2008, et c’est un voyage vers Séville et les racines du flamenco actuel. Non pas le flamenco touristique engourdi de clichés, mais celui plus dépouillé et personnel de la danseuse et chorégraphe Stéphanie Fuster.

Va, vis, et deviens

Alors que des harmoniques s’échappent de la guitare douce de José Sánchez, une silhouette teintée de rouge se tient au creux de l’ombre. La forme progresse sur le plateau, les contours se précisent. Le rouge carmin provient d’une robe, une de ces robes chargées d’histoire, lourdes d’un folklore espagnol reconnaissable entre mille. La danseuse semble répéter une gestuelle, des pas, s’imagine comme une petite fille rêvant de suivre le chemin des grandes dames du flamenco. « Taquetiquetaquetiqueta… » fait la petite voix. Les onomatopées et les coups de talon accompagnent une chorégraphie enfantine et pourtant déjà très précise. Mais la robe semble douée d’une vie propre, et se détache de ce corps en mouvement. Ce bustier recouvert de frous-frous et de volants devient le prolongement d’une silhouette hybride, entre corps de chair et corps de tissu. Un chant puissant déchire l’air, impose un voyage immédiat dans d’autres lieux et d’autres temps.
Les désirs de petite fille sont devenus concrets, et la jeune femme poursuit l’apprentissage de cette danse en salle de répétition. Des vitres et un parquet en bois qui vibrent sous la pulsation de l’énergie déployée, une petite salle dans laquelle s’essouffler et transpirer jusqu’à épuisement, des heures et des mois durant. Des compagnons de route ? Un guitariste et la voix d’un cantaore, tous deux à l’intérieur ou à l’extérieur de ce lieu de répétition chauffé comme une étuve. Mais le local est bien trop étroit pour permettre l’épanouissement de l’interprète et de sa danse… Le chemin apparaît au fur et à mesure des milliers de pas appris, répétés, ressentis, digérés. Sans revêtir les vêtements et autres accessoires codifiés du flamenco, seulement dans le simple appareil d’une robe sobre et noire, la danseuse fait d’un bassin ondoyant son terrain de jeu. Fini les lieux clos et confidentiels, que vive la danse ample à ciel ouvert. Danser sur l’eau, fouetter la surface jusqu’à ce que les projections de liquide prolongent et terminent chaque mouvement si expressif. L’heure n’est plus aux hésitations ou à l’apprentissage ; libérée de ses entraves, et pourtant évoluant sur une surface mouvante, Stéphanie Fuster donne la pleine mesure de sa passion. Le duende, cette fameuse aura mystérieuse qui se dégage des danseuses de flamenco, brûle à l’intérieur de ce corps. De la plainte à la colère, le chant puissant d’Alberto Garcia livre des nuances très larges d’émotions ; une voix éloquente s’enroulant comme un lierre sur le jeu de guitare de José Sánchez. Les volutes d’arpèges tendres et d’accords secs des compás attisent les sensations de voyage en terre andalouse. On voudrait que cela dure pour l’éternité, mais l’organisme réclame du repos. Même allongé dans l’eau noire, le corps est pris de spasmes, tel un rêve intense qui prolonge le désir de danser.

« La Penitencia… »

Même après plus de 150 représentations dans divers pays, Questcequetudeviens? n’a pas perdu de sa force ni de sa finesse. Si le spectacle retrace par ellipses le parcours personnel de Stéphanie Fuster (qui est partie de France pendant 10 ans pour étudier le flamenco à Séville), c’est aussi un regard subtil sur cette danse espagnole. Le nom du spectacle – en forme de question banale et usée – tire son origine des interrogations quotidiennes de la danseuse durant son immersion à Séville : « que fais-tu ? où vas-tu ? ». Il est aussi l’interpellation entre deux bons vieux amis qui se seraient perdus de vue depuis longtemps ; quel est le chemin que tu as parcouru ?
Le metteur en scène Aurélien Bory évite tous les écueils des images préconçues, des codes liés à ce genre musical, pour poser une loupe sur chacun des interprètes. Ces derniers s’amusent avec l’espace du plateau, tantôt en haut / en bas, tantôt dedans / dehors. Cet humour contraste avec l’intensité grave de la musique, et cette chorégraphie flamboyante qui aimante le regard. La scénographie très dépouillée divise la scène en plusieurs espaces géométriques : cube, container, carré… Les plats et les volumes permettent de porter l’attention à divers endroits comme la focale d’un appareil photo. Entre les clapotis de l’eau (une surface si difficile à maîtriser en danse), l’énergie du trio se magnifie avec une telle fluidité, une telle aisance, que le charme opère sans détour. Le vibrato incantatoire et bouleversant du chanteur Alberto Garcia, la guitare au jeu expressif et virevoltant de José Sánchez, et le taconeo (jeu de pieds) surprenant de Stéphanie Fuster… Le dosage de la mise en scène déjoue le risque de surenchère : le public pourrait être frustré que le trio n’aille pas plus loin, à bride abattue, dans une cavalcade brûlante. Les rênes sont pourtant formidablement tenues, dans une maîtrise totale et sensible, dont la beauté farouche impose la déférence. Tout simplement magique.

Marc Vionnet









1h

Conception, scénographie et mise en scène : Aurélien Bory
Chorégraphie : Stéphanie Fuster
Avec : Stéphanie Fuster
Guitare : José Sánchez
Chant : Alberto Garcia
Composition musicale : José Sánchez
Création lumière : Arno Veyrat
Assistants à la mise en scène : Sylvie Marcucci Hugues Cohen
Décor : Pierre Dequivre, Arnaud Lucas
Sonorisation : Stéphane Ley
Costumes : Sylvie Marcucci
Régie générale : Arno Veyrat
Régie générale et lumière : François Dareys
Régie son : Sylvain Lafourcade
Régie plateau : Cyril Turpin

© Aglaé Bory

13 et 14 octobre 2020
ThéâtredelaCité