CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Quasi niente// Théâtre Garonne (In Extremis)




COSA MENTALE


publié le 24/03/2019
(Théâtre Garonne)





« Béni soit le presque-rien, qui fait quelque chose de rien. 
Et béni soit le charme, sans lequel les choses ne seraient que ce qu’elles sont. »

Vladimir Jankélévitch

 

Accueillis dans le cadre d’In Extremis au théâtre Garonne, où ils avaient bénéficié d’une résidence pour ce spectacle, les décidément très talentueux Daria Deflorian et Antonio Tagliarini poursuivent leur exploration du plus petit dénominateur commun qui constitue nos réalités avec Quasi niente, librement inspiré du Désert Rouge d’Antonioni.

« On a du mal à dire je n’y arrive pas. Comment fait-on pour dire une chose si inconvenante ? »

Dans le film de 1964, la sublime Monica Vitti évoluait dans un paysage industriel à l’inquiétante beauté, désorientée et en proie à un mal de vivre auquel ni mari, ni enfant, ni amant ne pouvaient rien. C’est uniquement elle, Giuliana, qu’incarnent ici les cinq comédiens : la Trentenaire, la Quadragénaire, le Quadragénaire, le Quinquagénaire et la Sexagénaire. « De temps en temps, je me sens séparée », lui faisait dire le réalisateur italien. La voilà prise au mot. Un fauteuil rouge, une armoire et une commode en bois brut posés sur une piste de linoléum gris suffisent à suggérer cet espace mental, adossé à un écran de tulle laissant apparaître les personnages qui en surgissent un à un. Chacun vient raconter sa « malédiction des gestes quotidiens », ses doutes et ses fêlures dans notre société de la performance : cette manie de s’asseoir au bord du fauteuil, prête à bondir si quelqu’un a besoin ; ces injonctions matinales pour rester en forme : un verre d’eau chaude, des comprimés et de la gymnastique, comme si ça pouvait tout résoudre ; ces responsabilités qu’il faut afficher : gagner de l’argent, s’occuper des enfants, conserver les meubles de famille ; ce masque souriant à offrir coûte que coûte, même dans la plus triste solitude ; ces ritournelles à (se) fredonner. Et serrer les dents pour tenir le coup, même en dormant. « Bref, je joue soit une comédie, soit une tragédie, je vis ma vie comme un drame permanent… D’où ça me vient ? »

« Tellement de mots qui circulent en moi. »

Pour Jankélévitch, le presque-rien est « la lueur timide et fugitive, l’instant-éclair, le silence, les signes évasifs – c’est sous cette forme que choisissent de se faire connaître les choses les plus importantes de la vie. » On repense alors à Antonioni, à ce décalage permanent qu’il instaure dans le cadre entre un décor extrêmement stylisé, presque en deux dimensions avec ses lignes géométriques et ses aplats de couleurs, et Giuliana : fébrile, rétive, aux gestes volontiers désordonnés. Dans cette image vibrante, il fait apparaître ainsi plastiquement la cosa mentale évoquée par de Vinci lorsqu’il définissait la peinture : cette projection d’une chose de l’esprit quasi-invisible à l’œil nu – expression ici du presque-rien –, telle qu’évoquée par la jeune femme : « Il y a quelque chose d’épouvantable dans la réalité et je ne sais pas ce que c’est. » Et dans une autre séquence, reprise sur le plateau : « si mon mari m’avait regardé comme tu me regardes, il aurait appris beaucoup de choses. » C’est bien cette acuité que convoque en chaque spectateur cette pièce délicate, par petites touches et strates successives, juste déviées du continuum. Comme si l’accumulation des presque-riens de cette Giuliana morcelée, esquissait une constellation de ce qu’elle est. Et plus encore, de ce que nous sommes.
L’amplification des voix – en plus de permettre un jeu très naturel aux comédiens – contribue à cela, ainsi que les surtitres opportunément projetés sur le tulle : chaque mot, d’autant plus qu’il n’est pas asservi à une trame narrative, déploie ainsi tout son sens et sa matérialité. De la même façon que cet ongle qui gratte le dessus de la commode familiale prend soudain tout l’espace sonore : faisant surgir l’émotion d’un quasi niente qui se révèle alors un presque-tout, tant est profonde la résonnance qu’il peut rencontrer en chacun.

« Raconter des mensonges, espérer y arriver, mais pour quoi faire ? »

Une fois encore, le duo italien touche donc juste : finesse, élégance, humour et sincérité. Le charme opère. Mais aussi, avec une grande douceur, amène la subversion. À travers les fissures de ce personnage archétypal, c’est en effet notre condition postmoderne qui se révèle : « Nous ne sommes pas en temps de paix, nous sommes en guerre (…) J’ai seulement tout enterré sous une montagne d’actions, mais un jour les cachets ne feront plus effet », entrevoit la Quadragénaire. Une vision déjà inscrite dans les paysages du Désert Rouge : les fumées orange, le brouillard permanent, les sols calcinés parmi lesquels errait la si humaine Giuliana, étaient alors l’expression d’une angoisse aussi existentielle que politique face au monde tel qu’il devenait. Et c’est dans un espace scénique où tout s’inverse, haut et bas, avant et arrière, que Daria Deflorian et Antonio Tagliarini citent Mark Fisher – auteur du Réalisme Capitaliste, essai dans lequel il démonte les mécanismes de domination afférents – : « Rien, c’est exactement ça que tu sens que tu deviens. » Et la question est posée : disparaître dans un souffle ou entrer en éruption.

Agathe Raybaud









Un projet de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini
Librement inspiré du film Le désert rouge de Michelangelo Antonioni
Collaboration à la dramaturgie et assistance à la mise en scène : Francesco Alberici
Avec Francesca Cuttica, Daria Deflorian, Monica Piseddu, Benno Steinegger, Antonio Tagliarini
Collaboration au projet : Francesca Cuttica, Monica Piseddu, Benno Steinegger
Conseiller artistique : Attilio Scarpellini
Lumières : Gianni Staropoli
Son : Leonardo Cabiddu et Francesca Cuttica (Wow)
Costumes : Metella Raboni
Traduction et surtitrage en français : Federica Martucci
Directrice technique : Giulia Pastore

© Claudia Pajewski

24 mars 2019
Théâtre Garonne (In Extremis)