CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Quand on se retrouve entre nous…// La Grainerie




TOUT PERDRE AVEC LE SOURIRE


publié le 20/01/2019
(La Grainerie)





Le collectif KO.com a récolté des témoignages lors de rencontres avec des migrants dans des lieux d’accueil à Marseille. Il leur a été proposé de s’exprimer en ateliers pour tenter de rendre compte de. Quand on se retrouve entre nous, chacun reprend sa place : s’engager à capter ces récits sans juger, sans recomposer une image uniquement comptable des faits, c’est trouver dans le mouvement des corps et la cartographie des êtres, positions, postures et déplacements, toute l’énergie du recommencement, la brutalité du déchirement, de la perte, comme le sentiment d’espoir.

Seul(s) au monde

Nous pénétrons dans la salle. Dans cet espace, la liberté dépend du collectif qui nous accueille ; on n’entre pas sans avoir décliné son prénom, on ne s’assoit ensuite que sur indication des membres du collectif. Être accueilli, vivre collectivement dans un espace d’accueil signifie être séparé de ses repères, de ceux qui vous accompagnent. Être présent pour les autres avant soi-même, dépendant des conditions d’accueil, prêt à répondre aux injonctions, aux consignes, aux mots d’ordre. Nous sommes ensemble dans la salle de spectacle, en collectif, avec ce lien qui réduit nos différences, aplanit nos identités et notre confort de spectateur. Mais isolés, et dans l’attente des événements : du début à la fin du spectacle, nous sommes régulièrement pris à partie, interpellés pour participer sur le plateau à un échange de balles imaginaire, aider à passer un cap, une frontière, accompagner et rencontrer un comédien. Appelés à nous déplacer aux gré des invitations et des situations proposées par les danseurs. Sur le qui-vive, interrogés sur les frontières qui préservent et séparent nos intimités et qui créent autant d’occasions de questionner à quoi tient notre stabilité, les conditions d’une autre vie, peut-être.

Poupées de chair

Ainsi, tous vulnérables et remis en cause dans nos habitudes et notre tranquillité, nous sommes placés par le collectif dans une tension sensible très particulière, disposés à ressentir et entendre la grande histoire de la perte de soi dans le déplacement incessant de tous les repères. Essoufflements et courses, déséquilibres, rythmes multiples et variations des trajectoires, dessins au sol marquant des frontières, des directions, des limites données aux corps, une assignation à une place d’invité, voix qui récite, questionne et chante comme l’écho poétique et mélodique d’une pensée ou d’une culture dominante : visions d’une vie qui défile soudain trop vite. Chaque geste artistique nous rend perméables aux brusques revirements de fortune, tendus à la moindre insécurité, face à un nouveau choc, en déséquilibre, tenus par la configuration du plateau, les questions, les règles, les contraintes, sans jamais savoir lesquelles il faut écouter et suivre ou bien ignorer, transgresser et dépasser pour continuer à croire, à être… Puissante traduction d’une expérience intime, d’une expression engagée au service du spectateur.

Suzanne Beaujour









Quand on se retrouve entre nous, chacun reprend sa place

Chorégraphe : Manon Avram
Avec : Fanny Avram, Lionel Bègue, El Hadi Guidoum, Bertrand Lombard, Gilbert Traina & Mélanie Vénino
Musique : Jérome Lapierre
Lumière : Julien Soulatre
Conception marionnettes : Michael Cros & Nathalie Guichon
Conception sonorisation : Loic Lambert
Régie générale : Manuel Buttner & Julien Soulatre

Photo DR

20 janvier 2019
La Grainerie