CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Qarrtsiluni// Le Vent des Signes




BEAUTÉ SORCIÈRE


publié le 16/10/2020
(Le Vent des Signes)





Dans le cadre d’une carte blanche offerte au chorégraphe Sylvain Huc en ouverture du festival [Et + si affinités], le Vent des Signes a accueilli la chorégraphe Hélène Rocheteau pour une résidence. Une étape d’un travail à géométrie variable, en solo ou à plusieurs, l’évocation du corps féminin y domine dans toutes ses ambivalences et ses facettes. Ici, ce n’est qu’un court moment qu’elle livre au public toulousain. Son travail n’est pas sans rappeler celui de son hôte : lumière et corps y valsent dans une lutte sensuelle et toujours recommencée. Qarrtsiluni est un mot de la langue inuite qui veut dire « s’asseoir ensemble dans l’obscurité, en attendant que quelque chose arrive, dans le calme étrange qui précède un événement important ». Cela pourrait aussi bien définir le lieu théâtral et le temps du spectacle. L’écrin de jais où se déploie le corps féminin permet ici une très grande proximité avec le public. Les images et les symboles qu’il véhicule d’habitude s’en trouvent renouvelés : à la croisée du show, de la parade amoureuse et du symbolique qu’il suppose, le spectacle déploie ici aussi une grande tension spirituelle, une capacité à inquiéter ou déstabiliser.

Déesse rupestre

Dans la petite salle, le noir est complet. Seuls les coups de talons de la danseuse – nue, parée de quelques colifichets comme la statue d’une reine ou d’une déesse – guident le spectateur. Peu à peu, elle prend l’allure et la silhouette d’un nu pictural, comme dans les tableaux exotiques figurants des harems au XIXe siècle. L’éclairage n’est là que pour souligner l’éclat de la peau, alors sa blancheur perce l’obscurité. L’équilibre est si ténu que parfois c’est le grain de peau qui semble éclairer d’un halo les épaules, la poitrine et le bas-ventre. Le crâne et le haut du visage sont maintenus dans l’obscurité : elle avance dans une intention toute personnelle, intime et mystérieuse. Dès le début, la puissance de la présence cultive l’ambivalence de cette silhouette qui avance et prend l’espace, évoque des souvenirs, parle du passé, peuplé de rêves anciens, de petits matins, et d’un peuple debout ; puis fait référence à son ventre, à l’antre des nymphes, aux jouissances, aux naissances et morts ensevelis, tout s’y croise. Au creux de ce vide — mais aussi bien, ce plein, comme un œuf — l’impression d’être enceint de parois humides est prégnante, de retourner aux débuts, aux départs, aux confins d’une histoire humaine.

Énergie du sort

C’est le monde de la nuit, de l’intérieur, un monde clos, fini : sous la voûte d’un ventre, d’une grotte ou dans l’antre du monde a lieu une cérémonie, un acte de dévotion, une danse cathartique, une douche pieuse. À la bouche, seul point lumineux, le vœu, le souhait, la prière : point de départ de la transe. L’orifice est d’abord celui du souffle et de l’eau, la vie s’exhale, elle expire, inspire, expire, déglutit ; la voix remonte dans une toux, un spasme comme un souffle qui ramène à la vie. La friction du souffle domine la voix et accapare la parole pendant tout le cheminement du texte : c’est un souffle de lettres, une salive de mots, explosive et hésitante, haletante, ultime. Un message sorti de la nuit, un message physique, sans langage réglé, une langue de chaos entre ombre et lumière. La danse qui s’ensuit est à fleur de peau. C’est une vague qui fait ondoyer le corps, traverse toutes les couches de l’épiderme d’intensités opposées : gestes dressés comme des lames d’épée, renversements, tremblements et accroupissements, révérences comme des offrandes au sol. Une performance à la fois fugitive et intense qui fait l’expérience et la preuve d’une palpitation de vie, la plus souterraine et la plus imposante qui soit. Celle qui nourrit les corps et les âges, celle dont l’énergie est synonyme à la fois de jubilation et de disparition. Une vie qui sait naître et mourir, se débattre.

Suzanne Beaujour









Chorégraphe et interprète : Hélène Rocheteau
Lumière : Grégoire Orio

© Grégoire Orio

Le 9 Octobre 2020
Le Vent des Signes