CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

PRLMNT #2// ThéâtredelaCité




L'APPEL DE LA FORÊT


publié le 24/02/2019
(ThéâtredelaCité)





Un mot privé de ses voyelles, comme pour décrire la ruine d’une institution. PRLMNT est une fiction d’anticipation sous forme de diptyque. Un an après 1# La chute de l’Union européenne, le ThéâtredelaCité accueille de nouveau la collaboration Camille de Toledo / Christophe Bergon pour 2# L’invention d’un monde. Ce spectacle est créé en compagnonnage avec les élèves de l’AtelierCité 2018-2019.

Dystopie écologique

2050. La planète compte 10 milliards d’êtres humains. Le niveau des océans a augmenté d’1m50, et la température s’est accrue de 3 degrés. L’irréparable en matière d’écologie a été commis, et les paysages de l’Europe en ont été durablement bouleversés. 20 ans auparavant, le Parlement européen – composé exclusivement de femmes – a voté la création d’une assemblée composée en majorité de représentants de la nature. L’objectif ? Basculer d’une démocratie à une biocratie. Les lacs, les animaux, les plantes, les choses, ont désormais des droits. Les Européens réclamaient jadis plus de droits individuels ? La prise de conscience collective demande maintenant moins de droits aux humains, et davantage aux non-humains. Une loi nommée « émancipation de la nature » est votée pour équilibrer le rapport écosystème / homme, et tenter de réparer les dommages commis par les Européens. Malgré de nombreuses avancées positives, l’application de cette loi radicale peine encore à être comprise et acceptée par tous. Deux décennies de recul n’ont pas encore effacé certaines réticences tenaces, voire l’incompréhension d’une partie de la population. Un millier de campements-pilotes ont été créés en Europe pour mettre en pratique de nouveaux modes de vie, plus en harmonie avec la nature. Des zones de démontage sont instaurées pour rendre des régions entières aux forêts. Des groupes de jeunes parcourent le continent pour expliquer aux populations l’importance d’appliquer cette loi au quotidien.
Ils sont sept, âgé.e.s de 20 à 30 ans, dans un de ces campements-pilotes au milieu de la nature. Ces jeunes femmes et hommes vivent concrètement leur engagement politique et écologique. En assemblée ou en petits groupes, ils débattent, doutent, se soutiennent ou s’opposent dans leur réflexion et leur action militante. Peuvent-ils réellement racheter les erreurs de leurs pères ? A quoi ça sert d’être une goutte d’eau ? Ne seraient-ils pas finalement qu’une génération de « transitionneurs végans qui écoutent de l’électro » ? Comment mesurer l’échelle des siècles et la responsabilité de génération en génération ? Les arguments fusent, on parle de neutralité carbone, de biocomptabilité, on provoque avec « l’empreinte écologique d’Auschwitz ». L’heure n’est plus à la colapsologie de la vieille Europe des années 2000-2020, le climat a pris le dessus, les conséquences de l’entêtement de l’Homme sont là, sous leurs yeux. Il était urgent d’agir hier. Maintenant que les lois en faveur du climat sont applicables, il est impératif de s’y tenir. 2050 comme un compte-à-rebours pour l’avenir. Sombre ou lumineux, tout reste encore à faire.

Lointain

L’Invention d’un monde souffre de la comparaison avec son ainé La chute de l’Union européenne. Alors que le premier volet du diptyque s’appuyait sur un fil narratif solide (deux personnages racontant leur propre vécu de l’effondrement européen), le second volet donne la parole à sept héritiers de cette chute. Écrit en collaboration avec les comédien.ne.s de l’AtelierCité, le texte de Camille de Toledo s’articule donc autour d’un vaste débat d’idées. Les décisions ont été prises il y a 20 ans, que faire aujourd’hui pour continuer à les appliquer et à y croire ? La mise en scène laisse toute la place à ce questionnement, et ne tente pas d’aller à rebours de l’aspect très cérébral du texte. Une bande son électro vient sagement bousculer les corps énergiques de cette jeunesse, mais l’idée n’est pas développée outre mesure. Plus frustrant encore, le manque de narration appesantit le propos et les prises de paroles se succèdent de scène en scène sans surprendre. Par son immense fresque dessinée sur une paroi noire, la scénographie en forme de camps de base aurait pu être un terrain de jeu ludique. Malgré la tentative de créer quelques images, les possibilités du plateau semblent malheureusement sous-exploitées. Les comédien.ne.s font de leur mieux pour faire vivre leur parole respective, sans pour autant arriver à s’affranchir d’une mise en scène trop visible.
Les spectateurs qui auront vu le premier volet de PRLMNT pencheront pour une fiction d’anticipation qui s’embourbe dans un second volet trop abstrait et verbeux. L’évocation de concepts écologiques manque d’épaisseur si l’on s’arrête à la simple controverse. Comment vit-on en 2050 ? Logement, travail, nourriture, déplacements… Est-ce la fin du capitalisme et de l’hyper-consommation ? A se demander pourquoi L’Invention d’un monde ne souffre d’aucune interaction avec le monde extérieur, hors campement-pilote… Montrer la rencontre de ces jeunes avec des populations qui refusent d’appliquer cette loi d’émancipation serait une formidable ouverture. Assurément, l’invention d’un monde ne peut pas se faire en vase clos…

Marc Vionnet









1h30
Texte : Camille de Toledo
Conception, scénographie et mise en scène : Christophe Bergon
En étroite collaboration et avec : Sélène Assaf, Thomas Bellein, Maud Gripon, Adrien Guitton, Mélissa Zehner, Thibaut Prigent, Simon Ribet, de l’AtelierCité 2018-2019
Collaboration artistique : Marcelino Martin-Valiente
Costume : Rachel Garcia
Lumière : Serge Damon
Son : Géraldine Belin
Fresque : Vincent Fortemps

© Gilles Vidal

24 février 2019
ThéâtredelaCité