CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Prince Lepetit// ThéâtredelaCité




L'IMAGINATION, CE REFUGE


publié le 24/03/2019
(ThéâtredelaCité)





Lou Broquin verrait-elle le monde en bleu et gris ? D’une création à l’autre une palette froide se retrouve, et les habitués reconnaîtront cette esthétique d’un onirisme sombre, amniotique, où la metteuse en scène de la compagnie Créature aime à plonger personnages et spectateurs.
La pièce est signée Henri Bornstein, la famille Broquin vient de la créer dans une coproduction d’Odyssud et du ThéâtredelaCité : Prince Lepetit s’inscrit fermement dans notre terreau toulousain.

« Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité. » (Le Petit Prince)

Il s’agit d’une fable initiatique où les lapins parlent et où les enfants, au large des tourments adultes, rêvent de chevaucher Pégase. L’auteur y établit un dialogue entre la construction individuelle et la littérature. Dialogue qui passe d’abord par des clins d’œil à l’écriture du conte – les marqueurs fixés par la tradition sont repris et font l’objet d’une actualisation. Ainsi en va-t-il des parents, qui ne représentent ni l’extrême pauvreté ni l’ascendance royale des contes mais un juste milieu, une origine commune, sinon tristounette, qu’ils espèrent dépasser.
Monsieur et madame classe moyenne ont donc un fils, ou plutôt, un hommage – Prince sera un enfant littéraire, un enfant de Saint-Exupéry, de Lewis Caroll. La pièce sème de petites références accessibles aux plus jeunes des spectateurs-lecteurs, à qui l’auteur transmet son profond amour des livres et une précieuse idée, une graine dont on peut espérer qu’elle germe en leur esprit : il est des textes véritablement fondateurs, en ce qu’ils participent de notre construction. Le parcours de la famille Lepetit peut ainsi être lu comme une parabole : Prince naît comme naît un désir d’histoire. Nourri de fiction, le couple est ensuite rattrapé par un principe de réalité ; sur ce point, le texte aurait pu faire l’économie d’une opposition conjugale un peu forcée entre humanisme (la mère) et pragmatisme (le père), ou alors la mettre en jeu, plutôt que la nommer via la narration.
De ce désir parental flirtant avec le bovarysme, la pièce bascule vers l’impuissance des adultes, le drame et la solitude qu’il engendre chez l’enfant. Elle célèbre le refuge de l’imagination, qui seule fournit un abri. Ainsi s’ouvre, dans le quotidien de Prince, une petite porte. Elle donne sur un monde intérieur où le lapin domestique se fait guide et ami.
La pièce écrite présente un mélange entre narration et dialogue théâtral, et c’est ce narrateur s’exprimant à la troisième personne et à l’imparfait qui lui donne son allure de conte. Comment le porter à la scène ? Si l’on a une réserve, c’est justement sur les choix sonores. Les comédiens sont amplifiés, afin de passer par-dessus les intéressantes – mais très présentes – plages composées par Christophe Ruetsch, qui ne sont assurément pas là pour rendre la pièce naïve ni enfantine. Le narrateur, également amplifié quand il est incarné, bascule parfois en voix off. Cette superposition de couches sonores entraîne une mise à distance du théâtre, une tendance à la désincarnation qui séduira diversement. Disons qu’on se sent un peu loin d’eux, hors de leur bulle.
La compagnie Créature excelle à déployer un traitement poétique face aux thèmes les plus réalistes – on se rappelle par exemple l’esthétique de L’Égaré, qui traitait le repli identitaire du groupe face à l’altérité. Dans Prince Lepetit, on sent toute l’attention portée à l’équilibre scénographique. Les tableaux sombres sont ainsi piqués de lumières manipulées par les comédiens. Toujours intéressant quand on a de la place, l’effet de second plan permet de belles images, avec la mère notamment. Choix original, Lou Broquin ne s’en sert pas pour compartimenter le déploiement imaginaire. Tout se mélange en une fantaisie vaguement inquiétante, qui n’est pas sans évoquer Donnie Darko, de Richard Kelly. La mise en scène ne sert pas à éclaircir, trier ni forcer la lisibilité d’un texte où s’entremêlent volontairement le réel et l’imaginaire. Il n’est finalement jamais question de passer de l’autre côté du miroir ; il n’y a plus de côtés.

Manon Ona









Tout public à partir de 8 ans
Durée : 1h15 environ

Texte : Henri Bornstein (Editions Théâtrales)
Conception/Mise en scène : Lou Broquin
Avec Sonia Belskaya, Thierry De Chaunac, Nicolas Lainé et Régis Lux
Assistante à la mise en scène : Ysé Broquin
Musique originale : Christophe Ruetsch
Création lumière / Régie générale : Guillaume Herrmann
Scénographie : Lou Broquin et Claire Saint Blancat
Formes animées/Objets : Steffie Bayer, Lou Broquin, Fanny Journaut et Claire Saint Blancat
Costumes : Odile Brisset
Réalisation des décors : Ateliers du ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie sous la direction de Claude Gaillard

© Arnaud Peyraube

24 mars 2019
ThéâtredelaCité