CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Primo primate// Théâtre Le Ring




DIGRESSIONS ET RÉGRESSION


publié le 04/06/2018
(Théâtre Le Ring)





On leur prêtait l’oreille avec bonheur il y a quelques saisons (pour Pas bouger, d’Emmanuel Darley), Les Soupirs hâché(E)s poursuivent leur création de petites formes, comme souvent axées sur le théâtre de rue. Ils sont nombreux dans cette compagnie, et c’est un autre tandem que l’on découvrait ici, avec un texte de Gaëtan Pascual et une mise en scène de Lolita Delmonteil Ayral. Une « comédie à tiroirs », annonçait le papier – doux euphémisme !

« Je voyons personne arriver »

Les tiroirs sont d’abord une affaire de table, truffée de trappes et de cachettes d’où l’on verra jaillir divers accessoires. Dès les premiers rapides, les premières embardées sur le torrent de mots de Primo primate, cette table s’impose comme métaphore du propos : impossible de le tenir sans ouvrir sur un nouveau sujet, qui lui-même en cache un troisième, qui lui-même… Œuf inaugural (ou pas), présent imputrescible, Dieu in the pocket et quelques selfies en guise de Noster Pater, évocation du nucléaire, questionnement sur le hasard, satire des touristes, sombre affaire de yucca… On en oublie bien sûr, aussi sûr qu’on ne sait plus tout ce qui fut dit ici et qu’on n’a jamais prétendu savoir qui de la poule ou l’œuf. Une vaste digression, plus ou moins de fil en aiguille – de ces coutures foutraques qui mènent l’être humain au stade d’animal mutant. Car tout en digressant, le personnage régresse, s’infligeant des métamorphoses que notre appareil photo ne vous révèle pas.
Sur quoi chacun se dit : que de bons ingrédients pour un solo (ou presque) de rue, à même de chauffer l’assistance. Le bouillon ne manque pas de saveur, mais on y retrouve un souci lié à ce principe d’écriture où-je-mets-tout, principe pratiqué avec bonheur par quelques maîtres de la rue : le style a tendance à suivre la logique globale, à se coudre et se découdre, au lieu de prendre le contrepied du propos et du jeu. Il manque encore à cette proposition une plume solide et percutante, qui apparaît de temps à autres, comme de petits éclats, et on ose croire que Gaëtan Pascual pourrait resserrer, cintrer cette matière distendue. D’ailleurs, tout commençait à merveille, avec ce je qui se nounoie – un excellent singulier pluriel, qui donne une couleur immédiate, et on aurait vraiment aimé que le reste de la partition soit aussi précis. Un passage chez le tailleur qui pourrait d’ailleurs s’étendre à toutes les composantes du spectacle ; ce joyeux falzar a encore besoin d’ourlets.

Manon Ona









Texte, mise en scène et jeu : Gaétan Pascual et Lolita Demonteil Ayral

© Mona-LeCloudanslaplanche

4 juin 2018
Théâtre Le Ring